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Sociétal - Philippe d’Ornano
Innovation & destruction créatrice

Philippe d’Ornano : Une réindustrialisation durable n’aura pas lieu sans réalignement des taxes de production sur la moyenne européenne.

7min
#Innovation & destruction créatrice Entreprises

Le président du groupe familial Sisley analyse comment son entreprise a continué à aller de l’avant pendant la crise sans couper dans les investissements ni cesser de recruter. Philippe d’Ornano, par ailleurs co-président du METI, plaide pour l’ambition de reconstruire un vrai « Mittelstand français », les ETI françaises ayant tout pour rivaliser avec leurs voisines européennes et constituer l’airbag économique en temps de crise. Pour appuyer la réindustrialisation, il souhaite de nouvelles améliorations de leur écosystème fondé notamment sur la baisse des taxes de production et les interactions avec les différents acteurs.

Sociétal.- Comment Sisley, spécialisée dans les cosmétiques haut-de-gamme, a-t-elle traversé cette crise inédite ? Quelles ont été les répercussions en termes de chiffre d’affaires et de résultat ?

Philippe d’Ornano.- Magasins fermés en Europe de l’Ouest, plus de possibilité de voyager, l’inquiétude compréhensible de certains de nos collaborateurs face à une épidémie inconnue etc. - les premiers moments de réactions face à une telle crise ont été un vrai stress test pour les entreprises et les salariés

Sisley est une entreprise familiale, non cotée, par ailleurs internationale (4 500 personnes dans le monde entier et plus de 100 nationalités). Notre entreprise est très unie et cela a été une grande fierté de voir la façon dont les équipes ont réagi. Elles se sont montrées solidaires et combatives, tant en France que dans tous les pays où nous travaillons. Nous avons tous ressenti l’unité de l’entreprise, qui fait souvent la force des ETI et des entreprises familiales comme la nôtre. Nous avons fait face. L’usine de Blois n’a pas fermé, la logistique ne s’est pas arrêtée, partout où c’était autorisé, on a continué à travailler, comme en Corée où nos vendeuses étaient dans les magasins. Tout le monde s’est senti très concerné et Sisley a été l’une des toutes premières marques dont les équipes étaient présentes sur le terrain à la réouverture.

Nous avons non seulement pu nous organiser pour protéger autant que possible nos équipes mais nous avons aussi eu parmi les meilleurs résultats de notre secteur pendant cette période. Notre chiffre d’affaires 2020 n’a baissé que de 3,5% et nous avons préservé pour l’essentiel notre rentabilité. J’y vois deux explications : la motivation et le professionnalisme des équipes et le fait de ne pas avoir coupé dans les investissements. C’est le propre des ETI familiales qui ont la taille pour mieux résister aux crises et en même temps qui se projettent dans le long terme de ne pas tailler dans les investissements sauf difficultés extrêmes.

Dans quels domaines avez-vous continué à investir ?

Nous avons poursuivi nos projets de développement sur les sites de production, nos 31 filiales à l’étranger, le digital, le commercial et même dans la publicité. Nos équipes de recherche ont continué à travailler en présentiel. Nous n’avons renoncé à aucun lancement. En pleine période Covid, nous avons sorti Sisleÿa La Cure de Sisley, un programme anti-âge très haut-de-gamme. En février dernier, nous avons lancé notre nouveau parfum pour femme Izia La Nuit. Tout cela en profitant des réouvertures de magasin, du développement de notre activité sur le digital, et du fait que certains pays sont restés très dynamiques. En résumé, on ne s’est pas arrêté !

Notre profil d’entreprise est intéressant dans ces périodes de crise. Les ETI au contraire de grandes entreprises à capitaux dispersés qui sont souvent sous le regard et la pression du marché et qui peuvent être contraintes de surréagir à ce type d'événement, continuent à investir et agissent comme un véritable airbag pour l’économie. Elles sont aussi plus grandes et moins fragiles que les PME souvent durement impactées pendant ces périodes et continuent à créer des emplois. Cela s’est vérifié en 2009 et en 2020 où les ETI françaises ont été solde positif d’emplois nets. 

Sisley en est un exemple. Nous avons augmenté nos effectifs en France de 6% en 2020 Et en mars 2009, nous avons posé la première pierre de notre site administratif, logistique recherche de Saint-Ouen-l’Aumône, un projet de 65 millions d’euros d’investissement que nous n’avons pas reporté à cause de la crise parce que nous pensions qu’à long terme cet investissement était nécessaire au développement de notre entreprise

Comment désormais envisagez-vous la sortie de crise ? Quelles sont vos perspectives pour 2021 ?

Le maintien de nos projets conjugué à la très belle image de la marque nous ont permis de passer ce cap et de nous mettre dans une bonne position face à nous l'espérons l’affaiblissement de la pandémie et la reprise mondiale. Sauf fait nouveau, nous devrions rebondir et progresser en 2021 par rapport à 2019 entre 15 et 20%. Mais nous nous organisons déjà pour assurer tous les éléments de la croissance à moyen terme de notre entreprise, l’innovation, l’outil industriel, la poursuite de notre développement à l’exportation, la transformation digitale, ou la maîtrise de notre impact environnemental. Tous ces sujets sont passionnants.

La crise a-t-elle fait évoluer le comportement et les attentes des consommateurs ?

Bien sûr, les gens sortant moins et étant contraints de porter des masques, les ventes de parfums et surtout de maquillage ont baissé. En revanche, le soin s’est maintenu et le capillaire avec le lancement de la marque haut-de-gamme pour cheveux Hair Rituel s’est même développé. D’autre part, les magasins ayant été fermés pendant plusieurs périodes, nos consommateurs ont moins acheté de nouveautés, ayant plus de difficulté à les découvrir sur Internet. Les prestations de soins en institut ont été pendant les confinements impossibles, mais nos maisons Sisley ont été prises d’assaut dès la réouverture. L’usage du digital s’est accéléré.

Quelle part réservez-vous à la recherche ? En quoi consiste l’innovation chez Sisley ?

En dix ans, depuis notre installation à Saint-Ouen-L’Aumône (Val-d’Oise), nous avons multiplié par cinq nos budgets de recherche, avec l’ajout de nouveaux laboratoires dédiés et pointus, des équipes renforcées et montées en compétence. Mais aussi une culture très créative et quatre-vingt ans d'expérience dans notre secteur d’activité.  La recherche cosmétique, c’est la rencontre entre l’étude du fonctionnement de la peau et la maîtrise de technologies qui permettent d’obtenir des résultats concrets : protection contre le soleil, prévention des signes de l’âge, hydratation, démaquillage lutte contre les rougeurs, etc. Notre marque est haut-de-gamme, ce qui nous donne une très grande liberté pour travailler à la meilleure formule possible. Nous utilisons et sommes les spécialistes des actifs issus de la chimie naturelle des plantes, des concentrations souvent plus fortes mais surtout des formulations élaborées qui incorporent des associations complexes d’actifs.

La recherche est à la fois très ouverte sur l’extérieur et très intégrée. Mais nous pouvons aussi travailler avec des partenaires comme pour notre dernier amincissant Le Sculpteur à travers une collaboration avec une équipe de Jussieu et un partenariat public-privé pour le financement.

Sisley soigne chacun de ses lancements, en général moins nombreux que ceux des marques concurrentes. Nous avons le luxe de prendre notre temps et de préparer chaque nouveauté avec beaucoup d’exigence. Nous proposons avant tout une méthode de soins qui doit répondre aux besoins de nos consommateurs et à nos consommatrices. Chaque nouveauté doit être pensée pour apporter une pierre à cet édifice. Nous avons mis par exemple dix ans de recherche pour sortir notre produit emblématique, la crème anti-âge Sisleÿa. Comme et parce que Sisley se positionne dans le haut de gamme, nos équipes ne se voient pas fixer des limites de prix ni des contraintes de temps. Nous lançons le produit quand nous pensons que nous sommes prêts et si nous trouvons qu’il est exceptionnel. Nos chercheurs apprécient cette liberté et ils en tirent parti. Nous ne lançons que trois ou quatre produits de soins par an, à peu près autant en maquillage.

Quant aux parfums, la recherche se rapproche de la création artistique. Elle est libre, itérative et nous ne nous fixons pas de calendrier. Nous lançons un nouveau parfum après une longue période de cohabitation et d'évaluation assez personnelle. Entre le lancement de l’Eau du Soir et Soir de Lune par exemple, plus de dix ans se sont écoulés, ce qui est assez rare en parfumerie.

Avez-vous dans le viseur des secteurs où vous n’êtes pas encore présent ?

Nous sommes plutôt des créateurs que des financiers et nous ne sommes pas particulièrement à l'affût de marques à racheter. Ce qui nous intéresse, c’est de créer, autour d’une idée, parfois d’une hypothèse de recherche, d’un besoin identifié.

La création de la marque Hair Rituel il y a trois ans en est une bonne illustration.  Au départ, ce sont nos équipes de recherche qui ont proposé d'engager un budget pour vérifier si notre très grande expertise du soin et de la peau et nos actifs végétaux pouvaient être mis au service des cheveux. Compte tenu des technologies utilisées, cette marque devait être une marque de capillaire haut de gamme. Lancée il y a trois ans, déjà présente dans le monde entier, elle s’annonce comme un grand succès, et a vu ses ventes augmenter de 25% en 2020 et connaît encore une croissance de 50% cette année, se classant première marque capillaire dans les parfumeries en France. Notre sérum anti-chûte par exemple a reçu plus de 25 prix de la presse internationale, et bénéficie d’un formidable bouche à oreille.

Quels enseignements pouvez-vous tirer aujourd’hui de la période de pandémie ?

Toute crise est utile. Nous avons appris et développé nos ventes sur internet mais aussi amélioré les interactions nouvelles avec nos consommateurs. Nous avons dans des conditions difficiles testé le télétravail et avons pu en apprécier les plus et les moins. Au-delà des progrès techniques qui le rendent possible, et s’il est apprécié par certains, il n’est pas sans innocuité en termes de créativité mais aussi d’unité de l’entreprise.

Nous avons aussi appris en les perdant pour un temps que les rapports humains sont plus que jamais précieux, entre nos collaborateurs et avec nos clients. Sisley est une entreprise riche de ses 3 500 vendeuses et vendeurs qui s‘est bâtie sur la créativité, le conseil, l’interaction, les voyages. Nous désirons plus que jamais défendre ces valeurs.

En tant que coprésident du METI, vous avez suivi de près la façon dont les ETI ont réagi à la crise. Comment se sont-elles comportées pendant la crise ?

Nous avons interrogé et suivi quasiment toutes les semaines une base de 800 ETI, et partagé ces informations avec les pouvoirs publics. On peut distinguer trois catégories : 10 à 15% ont surperformé dans des secteurs favorisés par la crise (alimentation, santé, etc.), la grosse majorité a connu une baisse d’activité en 2020 en moyenne de 6% et quelque 10 à 15% d’entre elles, dans les secteurs les plus exposés ont connu et ont toujours d’importantes difficultés.

Globalement les ETI familiales ou dirigées par leur fondateur (70% du total des ETI) ont bien tenu le choc, voire ont souvent continué à investir et à recruter. Le solde net de création d’emplois en 2020 a été positif et celui des premiers mois de 2021 affiche plus de 10 000 emplois créés.

Est-ce que la politique de l’État avec le soutien au chômage partiel et les PEG a permis de tenir le tissu des ETI ?

L’État a appris de la crise de 2008 et sa réaction a été rapide, dimensionnée et déterminante. Sans son intervention, le chômage aurait explosé, de nombreux français auraient été en difficulté, et de nombreuses entreprises auraient fait faillite. De plus, si les entreprises n’avaient pu préserver leurs effectifs, notre pays n’aurait pu efficacement bénéficier de la reprise quand la situation a commencé à s’améliorer.

Chez Sisley nous avons pu protéger nos emplois y compris dans les pays sans chômage partiel, nous avons gardé nos effectifs et garanti les salaires. Mais pour cela il faut être une entreprise solide et ne pas être dans les secteurs les plus impactés par la crise de la Covid-19.

La crise a été aussi l’occasion d’une interaction forte assez inédite et très utile entre les ETI, et les pouvoirs publics, et notamment Bruno Le Maire et Agnès Pannier-Runacher. Pour tous, entreprises comme administration, il faut espérer que ce nouvel état d’esprit soit conservé, ce qui marquerait un vrai pas en avant. 

Quelles sont vos principales demandes pour aider les ETI en sortie de crise en tant que coprésident du METI ?

L’État a appris les leçons de 2009 et a été efficace dans la réaction d’urgence. Va-t-il en être de même dans l’action de moyen terme ? Le plan de relance va-t-il être une réponse traditionnelle composée d’aides et de subventions ? ou l’État va-t-il profiter de cette crise pour corriger notre retard de compétitivité et se donner les moyens de réindustrialiser la France ? Une première réponse à cette question est la baisse de 10 milliards annoncée des impôts de production, une baisse à la fois substantielle et insuffisante pour replacer les entreprises françaises dans des conditions similaires aux entreprises européennes.

Le déclin industriel français est un fait, avec deux millions d’emplois industriels détruits en trente ans, une industrie deux fois plus faible que l’Allemagne et une part de marché des exportations françaises au plus bas dans l’environnement européen.  Au METI, nous avons pointé au moins trois raisons au déclin industriel français, partant du constat qu’en 1981 il y avait autant d’ETI en France qu’en Allemagne de l’Ouest. On a d’abord assisté au blocage total des transmissions d’entreprises suite notamment au doublement du taux marginal des droits de succession de 1983. Sur la seule période 1996-2000, nous avions listé quelque 600 entreprises qui ont dû se vendre pour ce motif soit près de 15% des ETI françaises en seulement cinq ans. Nous avons aujourd'hui deux fois et demie moins d’ETI en France qu’en Allemagne et en Angleterre même si nous en avons regagné presque un millier entre 2008 et 2020.

Le deuxième motif de la désindustrialisation tient aux très importantes taxes de production françaises, près de 80 milliards d’euros, soit deux fois plus que ce qui se pratique en Europe et sept fois le niveau de l’Allemagne. Notre pays a progressivement laissé s’établir un véritable système de droits de douane à l'envers, qui entrave le travail et la production en France, et pénalise particulièrement ETI et grosses PME très implantées dans les territoires. Entre 2011 et 2019, ces taxes ont de surcroît augmenté de 15 milliards, soit 25% de plus…

Un premier pas important vient d’avoir lieu avec la baisse de 10 milliards annoncée par l’exécutif. Mais il faut aller plus loin pour réindustrialiser durablement notre pays. Une étude de l’Institut Molinari modélise l’impact d’un réalignement des taxes de production sur la moyenne européenne, soit une baisse supplémentaire de 25 milliards. Le retour sur investissement est réel: au bout de deux ans une telle baisse se financerait, générerait 750 000 emplois et 4 milliards de bénéfices pour l’État. Nous remarquons d’ailleurs que le monde politique, quelle que soit la tendance, est de plus en plus convaincu de l’importance de défendre nos savoirs faire, nos territoires et comprend mieux le rôle des ETI. C’est encourageant.

La première baisse des taxes de production est pour les industriels un vrai signal et suscite de nombreux projets parmi les ETI. À telle enseigne Sisley lance un nouveau programme d’investissement de 65 millions d’euros en France. Il consiste dans le doublement de notre surface de recherche et d’administration de Saint-Ouen-L’Aumône et l’augmentation dans le Loir et Cher de notre production industrielle d’au moins 50%. Lorsque nous étudions ces deux projets avant l’annonce de la baisse des taxes de production, nous constations que l’augmentation des taxes de production générée par ce projet doublait le coût du projet, le rendant peu viable. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Sisley en investissant en temps de crise prend et assume un risque mais peut permettre le développement de l’entreprise. Mais cela veut dire, si nous réalisons nos objectifs, une augmentation de plus de 50% de nos équipes et l’espoir de générer croissance, résultats, et donc rendement fiscal. C’est bénéfique pour la collectivité toute entière.

Quel est votre troisième et dernier point de diagnostic ?

Il s’agit du lien à recréer entre les différents acteurs dans un pays où chacun travaille en silo. Nous bénéficions pour cela en France, c’est un motif de fierté, de deux dispositifs vraiment porteurs et qu’il faudrait encourager.

Le premier est le dispositif de participation, d’intéressement et d’actionnariat salarié. Certes le salariat est porteur d’une précieuse sécurité, le salarié a la garantie de toucher son salaire qui en principe ne peut être baissé et s’accompagne d’assurances multiples, maladie, retraite, perte d’emploi, etc… Mais pour toutes ces raisons, la politique salariale accompagne parfois mal le succès de l’entreprise. Le système de participation intéressement actionnariat salarié qui existe en France, créé par le général de Gaulle, est presque unique au monde et corrige cet état de fait. Il est souple et protéiforme ce qui lui permet de s’adapter à des entreprises très différentes. Ce dispositif, qui devrait être encouragé, est taxé de plus en plus lourdement depuis quinze ans. Nous proposons que les sommes données volontairement par l’entreprise en plus des obligations légales ne soient pas fiscalisées. Il faut rappeler que c’était le cas dans le dispositif d’origine.

Le deuxième dispositif est la loi Aillagon sur le mécénat et des fondations d’entreprise, qui date d’une quinzaine d’années. Depuis ces lois près de 750 ETI ont créé des Fondations d’entreprise et les ETI ont doublé leur mécénat dans les dix dernières années. Certes ce mécénat, qui dans les ETI est très orienté vers les territoires, complète l’action de l’État par des soutiens souvent de proximité permettant l’innovation sociale. Mais au-delà des causes soutenues un lien s’opère avec toute une série d’acteurs - associations, collectivités territoriales, écoles, État, etc. - qui ne travaillaient pas vraiment ensemble, mais se découvrent à l’occasion de projets, bénéficient de l'expérience mutuelle et cela change la façon dont les gens se voient. Recréer du lien entre l’État, les collectivités locales et la société civile est un enjeu essentiel et ces dispositifs y contribuent concrètement sur le terrain. Sisley comme de nombreuses autres ETI a créé une fondation d’entreprise il y douze ans. Elle agit dans différents domaines où nous cherchons à avoir un effet de levier : le soutien aux femmes, la santé mentale, l’éducation dans le primaire, la culture, l’environnement.

Vous évoquez la production de gel pendant la crise. Avez-vous participé industriellement à l’effort collectif ?

Nos équipes ont participé, tout comme d’ailleurs beaucoup d’autres entreprises de la cosmétique, aux chaînes de solidarité qui se sont fait jour à l’occasion de la pandémie. Nous avons produit du gel hydroalcoolique que nous avons donné aux hôpitaux, EHPAD, pompiers, associations et à tous ceux autour de nous qui étaient en première ligne. Nous avons donné des masques parce que nous avions des stocks que nous utilisons dans nos process, mais aussi des crèmes pour les mains notamment pour les personnels soignants.

Sisley a-t-il une raison d’être ou l’intention de la définir pour l’inscrire dans vos statuts ?

Nous n’avons pas éprouvé le besoin de formaliser nos engagements.  Notre première mission qui nous rassemble et nous motive est avant tout de faire de bons produits. Mais nos engagements sont réels et durables. Notre Fondation d’entreprise, qui existe depuis plus de treize ans, a un budget qui représente plus d’un million et demi d’euros par an et nous nous y impliquons beaucoup. Quelque 10% des budgets de la fondation sont aussi réservés à des projets proposés par nos équipes qui pour certains donnent aussi du temps. Libérée de tout objectif de communication, notre fondation est aussi libre de soutenir des causes qui nous semblent importantes mais qui sont difficiles, comme le combat pour la santé mentale, ou l’aide aux femmes en situation de grande précarité.

Les sujets d’écologie et de développement durable nous mobilisent bien sûr et depuis longtemps. Deux de nos sites ont le label haute qualité environnementale, nous avons diminué de moitié en dix ans la quantité d’énergie pour fabriquer un produit, mis en place une politique de recyclage des déchets et de traitement de l’eau pour ne citer que quelques exemples.  En revanche, notre démarche s’est de plus en plus structurée et nous continuons activement ce travail. Nous venons d’adopter une nouvelle « roadmap » d’actions très concrètes - sur les transports, les bâtiments, l’énergie, etc… - pour réduire à nouveau de 40% notre impact en 10 ans. C’est exigeant certes, mais aussi très stimulant pour tout le monde de voir à quoi peut aboutir une somme de petits efforts continus sur chaque maillon de la chaîne de valeur. Nous pouvons faire mieux.

Avez-vous connu des situations compliquées dans votre entreprise liées aux questions de minorités et de cancel culture ?

Non pas vraiment à ce jour. Sisley, entreprise par ailleurs essentiellement féminine puisque 85% de nos salariés sont des femmes, réunit cent nationalités différentes, toutes les religions, toutes les croyances, tous les âges et les genres. Cette diversité autour d’un projet commun fait certainement notre richesse. Notre entreprise, lieu de vie en commun, se doit de respecter une certaine neutralité. Mais nous cherchons à y créer un climat de confiance, ce qui n’exclut pas d’être ambitieux et professionnels.

En matière de développement durable, on travaille activement sur des projets lourds depuis dix ans. Aujourd’hui une émulsion écologique demande par rapport à il y a dix ans 50% d’énergie en moins à produire. Les équipes sont aussi très motivées pour travailler ces questions. Lors d’une journée Iday où nous leur demandions les meilleures idées pour développer l’entreprise, 30% des sujets étaient environnementaux.

Partagez-vous la vision positive du concept de destruction créatrice de Philippe Aghion fondé sur le triptyque État-collectivités locales-société civile ?

Philippe Aghion pointe pour la France un État trop centralisé, et qui ne fait pas assez confiance dans la société civile… La surrèglementation française en est l’une des illustrations. Certes les choses évoluent, de réel progrès ont été fait, mais nous sommes encore loin du compte et l’évolution reste très lente.

Les deux crises récentes, la crise des Gilets jaunes et la pandémie ont été un révélateur de l’abandon de nos territoires désindustrialiséss et de notre incapacité face à la Covid-19 de répondre rapidement grâce à une industrie dynamique aux besoins du moment.  La situation n’est pas inéluctable.

Pourtant la jeunesse et certaines couches de la population semblent méfiantes à l’égard de l’industrie et d’une reproduction du monde d’avant. Qu’en pensez-vous ?

Intéresser les jeunes à l’industrie est bien sûr compliqué dans un pays qui a perdu deux millions d’emplois industriels et à qui on ne présente dans les réseaux d’information que les fermetures de sites. Mais on doit aussi comprendre que la réalité de l’industrie a beaucoup changé, qu’elle est technologique et de plus en plus propre. Il est ainsi beaucoup plus écologique de produire en France ou l’énergie est peu carbonée et ou d’importants efforts ont été fait. Le travail bien compris, comme le dit Philippe Aghion, c’est d’innover pour être plus écologique ! 

Il est important aussi de valoriser nos filières. Quand elles réussissent elles entraînent à l’instar de la Cosmetic Valley française un important écosystème. Les machines-outils que nous utilisons sur notre site de Blois ne sont pas allemandes mais bien françaises. Les trois finalistes de l’appel d’offres que nous avons lancé lorsque nous les avons achetés ont été trois PME françaises. Notre combat sur les impôts de production a pour but de soutenir le développement de ces filières.

Le crédit d’impôt-recherche (CIR) est-il un dispositif bien conçu pour aider les ETI ?

Nous sommes le témoin vivant de l’utilité du CIR pour les ETI. Il a vraiment permis à notre entreprise d’accélérer et de développer notre recherche. Il faut préserver ce dispositif dans le temps si l’on veut qu’il soit pour la France un vrai atout. Nous avons besoin dans notre pays de stabilité, condition pour lancer et mener à bien des projets.

Notre pays a d’autres atouts : une énergie qui produit peu de CO2 à un prix très compétitif, des mécanismes en faveur de l’innovation favorables, une position géographique idéale et une qualité de vie. Nous avons en revanche des enjeux croissants en matière d'éducation, la France se classant de plus en plus mal au niveau mondial, notamment dans les filières mathématiques. Nous perdons de plus en plus de nos meilleurs étudiants qui partent dans des universités étrangères. Les entreprises peinent à recruter dans un certain nombre de métiers, qualifiés et bien payés. Tout n’est pas négatif cependant, un effort important a été fait par l’État pour développer l’apprentissage et les ETI ont joué le jeu. Maintenir cette action dans la durée permettra d’en mesurer les résultats. Chez Sisley, on a créé pour l’apprentissage des indicateurs avec des objectifs et on n’a pas baissé en 2020 le nombre d’apprentis, ni celui des stagiaires. Ils augmentent en 2021

Comment envisagez-vous la sortie de crise et la fin progressive des aides publiques Covid pour les ETI ?

L’État a joué un vrai rôle utile dans le soutien à des secteurs intrinsèquement sains mais qui se sont trouvés en difficultés spécifiques à cause de la Covid-19. Il y aura bien sûr des disparitions d’entreprises, mais moins nombreuses que prévu sans doute. Le vrai enjeu pour l’État et ce n’est pas facile dans sa culture, est de faire confiance à la société civile. L’objectif principal doit être de placer les acteurs dans les conditions qui leur permettront de se développer. Plus encore que des aides, il s’agit de recréer un environnement français qui soit compétitif.
L’État doit aussi avoir des indicateurs qui lui permettent de mesurer son action, la manière dont elle évolue et de se comparer. Or aujourd'hui il n’existe pas d’indicateur global et publié mesurant chaque année l’ensemble des 250 taxes de production. Comment il n’existe pas non plus, depuis 2005, d’indicateur sur les transmissions d’entreprises, alors que dans les dix prochaines années une ETI sur deux va être en situation de transmission. Ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on résoudra les problèmes.

Le moment est-il favorable à l’émergence de plus d’ETI ?

On devrait avoir dans notre pays au moins 10 000 à 15 000 ETI, réparties dans nos territoires. Nous n’avons pas jusqu’à aujourd'hui su créer un écosystème qui le permette alors que les Français sont créatifs, entreprenants, et que nous comptons beaucoup dans notre pays beaucoup de talents. Mais rien n’est perdu. Nous avons collectivement la capacité d’améliorer les choses, sans doute même assez rapidement pour autant que nous prenions la mesure du problème, abandonnions les passions tristes qui nous agitent parfois et mettions en place les conditions du rebond. Un tel changement, qui encouragerait le travail et la production en France, bénéficierait d’abord aux Français. La paupérisation des territoires, la perte des savoir-faire sont des sujets qui doivent être traités de front et qu’on ne résoudra pas avec des demi-mesures. Les chefs d’entreprise aussi doivent s’engager dans un travail d’explication. Yvon Gattaz, président d’honneur du METI, écrivait avec raison qu’ils devraient consacrer dix pour cent de leur temps à ce travail sous peine de porter un jour leur part de responsabilité de l’échec collectif. C’est ce qui motive les chefs d’entreprise qui s’engagent au METI.

Propos recueillis par Aude de Castet et Philippe Reiller.


 

À propos de Philippe d’Ornano

Après des études de droit, d’économie et de sciences politiques à Paris, Philippe d’Ornano est entré en 1986 dans l’entreprise familiale fondée en 1976 par son père Hubert d’Ornano.

Commençant sur le terrain en France, il prend la direction du marché français en 1989. Chargé en 1991 du marché européen alors embryonnaire, il crée dans la plupart des pays des filiales de distribution permettant une forte croissance de Sisley en Europe. Directeur Général en 2001 il poursuit le développement de l’entreprise à l’international, notamment en Asie, et coordonne les investissements en France dans l’outil industriel, la recherche, les systèmes d’information pour faire face à la croissance rapide de la marque. Sisley, créé et fabrique ses produits en France (Saint-Ouen l’Aumône et Blois).

Aujourd’hui Président du Directoire, il dirige une entreprise qui en 25 ans  a multiplié par 40 son chiffre d’affaires, réalisé à 93% à l’exportation notamment  grâce à ses 30 filiales de distribution. Sisley, leader de la cosmétique haut-de-gamme, est présent dans plus  de 100 pays, emploie plus de 4 500 salariés de 100 nationalités.

Pour en savoir plus : www.sisley-paris.com

Engagé dans le débat public et la promotion des entreprises françaises, notamment familiales, Philippe d’Ornano est co-Président du METI, mouvement des entreprises familiales et de taille intermédiaire fondé par Yvon Gattaz en 1994 [1].

Pour en savoir plus : www.m-eti.fr

Il préside par ailleurs le Syndicat Français des Produits de Beauté et est administrateur de la Fédération des entreprises de la Beauté.

Pour en savoir plus : www.febea.fr


[1] Syndicat fondé sous le nom d’ASMEP puis, en 2008, d’ASMEP-ETI. Il devient le METI en mai 2015.