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Paul Lasbarreres-Candau : Les valeurs ESG sont-elles le nouveau refuge en temps de crise ?

Face à une crise sanitaire et économique qui appesantit peu à peu les forces vives de notre économie, les actifs ESG affichent une santé étincelante, et aiguisent les appétits des investisseurs. L’écosystème bancaire et financier français accueille désormais à bras ouvert les valeurs ESG, porteuses de sens, mais aussi de rendement.

La crise sanitaire propulse les valeurs « ESG-proof » au cœur des stratégies des investisseurs…

Dans Development as Freedom (1999), le Prix Nobel d’économie Amartya Sen désigne le développement comme « un processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus ». Il nous invite ainsi à élargir notre prisme d’analyse bien au-delà des frontières du progrès technique, en nous tournant vers la valeur des connaissances et des compétences. Une entreprise ne saurait investir plus judicieusement qu’en pariant sur les « capabilités » de ses employés : ce que Sen nomme « the need for empowering people ». Appelant de ses vœux une multiplication des investissements dans la santé, l’éducation et la formation, ses écrits trouvent un écho étonnant dans la période actuelle, marquée par la crise sanitaire de la Covid-19 : sommes-nous à l’aube d’une redéfinition des critères d’investissement en faveur d’une meilleure prise en considération de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises ?

Une chose est certaine : être leader sur son marché n’est désormais plus suffisant. Naturellement, la satisfaction des actionnaires est « capitale » pour assurer la stabilité financière de l’entreprise, mais sa « raison d’être » doit être acceptée, au même titre que ses choix économiques et financiers.

L’engagement des entreprises en faveur de la responsabilité sociale et environnementale tient à deux raisons principales. En premier lieu, la législation. Depuis son entrée en vigueur en 2019, la loi PACTE a introduit la qualité de société à mission (article 176), permettant à une entreprise de déclarer sa raison d'être par le prisme de plusieurs objectifs sociaux et environnementaux. Vient ensuite l’influence des jeunes générations, qui affichent ostensiblement leur volonté de donner un sens à leur quotidien. Ils sont de plus en plus nombreux à veiller à l’adéquation entre leurs valeurs personnelles et celles portées par leur employeur.

Ces choix sont massivement accompagnés par les Limited Partners, investissant leurs capitaux au sein des fonds d’investissement de toutes tailles. À ce jour, les gérants d’actifs de grande taille sont les plus avancés dans la structuration de stratégies d’investissements ESG. Un effet de rattrapage est attendu auprès de l’ensemble des acteurs du capital investissement dans les années à venir. En revanche, les fonds ESG demeurent peu nombreux, le marché midcap se focalisant souvent sur des valeurs plutôt généralistes. L’objectif est donc d’orienter les critères d’investissement en faveur d’entreprises dont le business model est naturellement compatible avec la notion de « durabilité ».

En parallèle, les investisseurs s’attèlent à un autre défi de taille : comment exprimer la performance sociale et environnementale d’une entreprise ? La Commission Européenne travaille à la révision de la directive sur le reporting non financier NFRD pour aboutir à une harmonisation des normes en la matière. Outre-Atlantique, la SEC - « Securities and Exchange Commission », en charge de la réglementation et du contrôle des marchés financiers - a déjà fait part de son intention de se doter d’un corpus unique et puissant en matière d’ESG.

…soutenus par un essor fulgurant des green bonds, pour financer des projets respectueux de l’environnement

Plébiscitées par l’écosystème des investisseurs, les valeurs ESG sont également la cible de produits financiers dédiés, via le développement rapide du marché des green bonds en Europe.

Les green bonds ne sont pas des obligations comme les autres. Bien que leur fonctionnement demeure similaire à celui des autres obligations, l’objet de l’endettement est tout autre : il sert à financer un projet vertueux pour l’environnement. L’utilisation des terres, la valorisation des déchets, la pose de panneaux photovoltaïques ou encore les transports durables sont autant de projets éligibles pour développer l’économie verte et ses innovations concomitantes.

En temps de crise, le comportement des green bonds semble même plus résilient que celui des obligations classiques. Entre le 1er janvier et le 21 avril 2020, les green bonds européennes affichaient une baisse de 3,5%, contre 4,1% pour l’ensemble du marché obligataire. Cette résilience s’explique par le caractère naturellement « défensif » de certains actifs « verts », à l’image des utilities ou des infrastructures par exemple. Selon Standard & Poor’s, le cours des green bonds s’apprécie jusqu’à 20-25 points de base supplémentaires par rapport à une obligation classique. Ce « Greenium » - un premium intrinsèquement lié aux green bonds -, s’il était demandé par l’émetteur lui-même, contribuerait à créer un marché mieux encadré, plus performant et dynamique.

En 2020, environ 220 milliards de dollars supplémentaires ont été levés sous la forme de green bonds, propulsant le marché mondial total au-delà des 1 000 milliards de dollars ! En 2021, de nombreux analystes estiment qu’entre 300 et 500 milliards de dollars de green bonds supplémentaires devraient être émis. Et pour cause, sur les 750 milliards d’euros que l’Europe projette de lever sur les marchés obligataires à l’horizon 2026, environ 30 % le seront sous la forme de green bonds, soit 225 milliards d’euros. La France a annoncé, au mois d’octobre 2020, vouloir lancer sa deuxième OAT verte en 2021. Bien qu’ils ne représentent toujours moins de 10% des obligations totales émises annuellement, les green bonds sont en bonne voie pour conquérir une quantité croissante d’entreprises dans les années à venir, et soutenir massivement le développement de leur politique ESG.

Un investissement ESG est-il forcément éthique ?

L’investissement est un acte moral, en ce qu’il engage la responsabilité de l’investisseur. Réaliser un investissement convoque donc la nécessité d’un discernement en lien direct avec la responsabilité individuelle. En somme, il s’agit d’un choix fondé sur l’éthique.

Les premières traces de l’entrée de la question éthique dans les choix des investisseurs remonte au XVIIème lorsque les « quakers », chrétiens protestants d’Amérique du Nord, ont posé les premières fondations du futur reporting ESG. L’on voit apparaître, pour la première fois, la prise en compte de la dimension « responsable », donc éthique, d’un investissement.

Depuis le début des années 1990, la notion de partie prenante (« stakeholder ») côtoie - quasiment d’égal à égal - celle d’actionnaire (« shareholder »), pour construire une approche d’investissement non exclusivement corrélée à l’objectif de création de valeur. Les critères extra-financiers prennent alors toute leur place.

Bien que vertueuse, cette tendance ne semble pas sans risque. Plusieurs biais sont aisément identifiables, tels que la probabilité de voir ces critères éthiques détournés de manière opportuniste, sans réelle conviction profonde. Une définition imprécise des critères permettant de qualifier un investissement « éthique » ou « responsable » est susceptible de donner naissance à des interprétations relativistes et parfois éloignées des objectifs initiaux. Cela requiert, à n’en point douter, des convictions profondes, une cohérence intellectuelle à long-terme, un regard tourné vers la finalité et la durabilité de chacun de nos choix.

Dans une économie souvent rivée aux enjeux courts-termistes, dictés au rythme des envolées épidémiques et de la politique de « stop and go », la construction d’une démarche ESG vertueuse sourira aux disciples du temps long.

Revenons à Amartya Sen, qui, souvenons-nous, qualifie le développement de « processus d’expansion des libertés réelles ». Exister, c’est choisir, et cette liberté est la condition métaphysique de l’homme. À Kierkegaard, philosophe de l’introspection individuelle par excellence, de conclure : « Penser est une chose. Exister dans ce que l’on pense est autre chose ». Face au vertige de la liberté, être soi-même, dans chacun de nos choix (y compris d’investissements), est sans doute notre plus grand défi existentiel.

 

Paul Lasbarreres-Candau, Consultant et étudiant à Sciences Po Paris

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