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Sociétal - Jacques Mistral
La mondialisation

Jacques Mistral : Que nous réservent les noces inattendues de la mondialisation et du mercantilisme ?

#La mondialisation Analyses

L'économiste, ancien Ministre et conseiller financier à l'Ambassade de France à Washington, qui a notamment publié « La science de la richesse »décrypte pourquoi la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis est un choc politico-économique sans précédent.

La date du 1er Janvier 2000 marquera sans doute, avec le recul de l’histoire, le zénith du processus de mondialisation, le bref moment où certains purent dépeindre son avenir sous les couleurs les plus brillantes [1]. Vingt ans plus tard, la mondialisation semble en panne. Sa légitimité est fortement contestée en Occident et c’est le Président Xi qui doit s’en faire le défenseur à Davos, les échanges internationaux plafonnent et le régime international libéral d’après-guerre subit mille coups de canif. Quant au Président Trump, il mène campagne en déclenchant une offensive stratégique tous azimuts contre la Chine et n’hésite pas à s’aliéner les alliés traditionnels de l’Amérique. Tout cela suffit pour suggérer que les décennies à venir ne seront pas l’extrapolation du monde d’hier, mais cet avenir est terriblement opaque et les analyses à notre disposition bien insuffisantes. Est-il alors déjà temps de tourner casaque et de déclarer la mondialisation en péril [2] ? Cet article reprend la question à la racine en réexaminant la relation sino-américaine telle qu’elle se développe comme un choc entre mondialisation libérale et politique de puissance. Le multilatéralisme est en panne, c’est clair, mais il est trop tôt, même si cela peut paraître paradoxal, pour en conclure qu’à la mondialisation sous la forme que nous avons connue ne pourrait succéder que la démondialisation [3]. 

Adieu au monde d’hier

La logique sous-jacente aux transformations de l’économie mondiale intervenant à partir des années 80 renvoie à ce que les économistes appellent la « division internationale du travail ». Cela signifie simplement qu’il existe d’excellentes raisons pour que les entreprises localisent, lorsque la chose est possible, leurs productions ici ou là. La percée des exportations industrielles en provenance des pays émergents a, dès les premiers succès des « Tigres Asiatiques » dans les années 80, semblé conforme à ce schéma. Suivant la formule à succès d’un chroniqueur du New York Times, Tom Friedmann, le monde est ensuite devenu « plat » ; la circulation des informations, des marchandises et des financements était tellement aisée qu’il devenait possible de décomposer à l'infini les activités de production en fonction  des signaux de prix et de recomposer ainsi, sans cesse, les chaînes de valeur. Fini le produit distingué par son lieu de production dans une sorte de géographie économique réputée immuable ; comme le proclamait le titre d’un ouvrage prémonitoire de Suzanne Berger, l’heure du produit « made in monde » avait sonné [4].

Mais ce que l’on appelle la mondialisation telle qu’on l’a vu se développer depuis deux décennies n’est pas, comme on l’a cru dans un premier temps, la poursuite de la division internationale du travail. Les pays émergents, de manière générale, mais principalement la Chine, sont en peu de temps devenus capables de combiner leur avantage initial de bas coûts de main d’oeuvre avec l’acquisition rapide de compétences techniques avancées (l’espace, la 5G), avec une énergie entrepreneuriale sans limite (les « tycoons », Huawei) et avec un accès aisé à une ressource financière abondante (les fonds souverains et la projection universelle de leur capital). C’est désormais tout le tissu industriel des pays dits « avancés », et même les services, qui sont concurrencés et donc menacés par les entreprises des pays émergents : l’électronique, l’automobile, les télécoms, le ferroviaire, le nucléaire, l’aéronautique ; cela fait la matière de la presse économique quotidienne. Mais ce qui est le plus frappant - et même stupéfiant si l’on ne raisonne qu’avec les catégories économiques usuelles - c’est le succès avec lequel ces ressources humaines, techniques, financières sont mobilisées, organisées, combinées et mises en oeuvre par une volonté planificatrice. La Chine utilise de manière judicieuse les technologies de marché mais, pour l’essentiel, elle met en oeuvre une stratégie d’État, elle poursuit une ambition nationale. Bref, ce qui caractérise la mondialisation au XXIe siècle, ce n’est pas que la division internationale du travail ait été poussée plus loin, trop loin si l’on en croit les protestations populistes. Non, ce que nous vivons, c’est un choc entre les politiques libérales inscrites dans l’ordre multilatéral d’après-guerre et les politiques mercantilistes que la Chine a, avec quelle habileté, remises à l’ordre du jour [5].

Le mercantilisme est cette doctrine de politique économique qui lança au XVIIème siècle l’Europe à la conquête du monde en scellant l’alliance du capitalisme naissant et de la monarchie absolue [6]. Englué dans ses contradictions et, devenu moins utile au XVIIIème dès lors que l’Angleterre affirmait une suprématie sans failles, le mercantilisme fut associé à la corruption et à la guerre, il fut déconsidéré par Adam Smith et écarté des manuels d’économie par l’ensemble de ses successeurs. Pourtant, son histoire ne s’arrête pas là, le mercantilisme refit surface dès le XIXème siècle en Allemagne et au Japon où l’État mit en oeuvre une politique économique (baptisée « protection de l’industrie naissante ») visant à rattraper puis dépasser l’Angleterre ; le succès économique fut au rendez-vous mais son association à deux nationalismes belliqueux accentua son discrédit. La Corée du Sud et Taiwan refirent pourtant appel dans les années 60 à cette inspiration et dupliquèrent ainsi la performance japonaise. C’est cette même trajectoire qu’allait enfin suivre la Chine sous l’impulsion de Deng Xiao Ping, dans les années 80. La différence la plus notable par rapport aux expériences précédentes, ce fut la rapidité fulgurante de ses progrès économiques ; la Chine dont le PNB ne représentait que 12% de celui des États-Unis en 2000 est devenue vingt ans plus tard la première économie mondiale (en termes de parité de pouvoir d’achat). Le monde occidental attendait que ses succès économiques, suivant en cela aussi l’histoire du Japon, de la Corée ou de Taïwan dans la seconde moitié du XXème siècle, entraînent l’intégration de la Chine à l’ordre international libéral ce dont l’adhésion à l’OMC en 2001 avait donné un signal prometteur. Cette vision s’est révélée naïve [7].

Une rivalité de grandes puissances 

En réalité, l’ampleur des succès économiques chinois et l’affaiblissement du leadership américain ont créé une situation géopolitique entièrement nouvelle. Comme dans les expériences historiques du XIXème siècle, l’utilisation habile du mercantilisme a admirablement servi le pouvoir souverain, en l’occurrence le PCC et l’État. La croissance du PNB a permis une augmentation fulgurante des dépenses militaires et la posture internationale de la Chine s’est corrélativement affirmée comme on le sait sur le plan géographique (en particulier en Mer de Chine du Sud) et sur le plan doctrinal : Deng recommandait à son gouvernement de toujours avancer avec retenue voire avec humilité mais il n’est plus question, depuis quelques années, que de redonner à la Chine la stature internationale qu’elle a occupée pendant deux millénaires. En résumé, la relation avec les États-Unis est passée en trois décennies par trois registres successifs. On salua d’abord l’adhésion de la Chine à l’OMC qui préparait une division naturelle du travail entre deux économies manifestement complémentaires et assurerait aux consommateurs américains des importations à bas prix ; le choc de la désindustrialisation dirigea le projecteur sur la montée en gamme des productions manufacturières, sur la manipulation du change, sur les pratiques déloyales en matière de propriété intellectuelle etc., l’Amérique fit de la Chine une concurrente à surveiller ; le rattrapage en termes de PNB, et les marges de manoeuvre immenses que cela ouvre à l’exercice d’une volonté souveraine, place désormais les deux grands pôles de l’économie mondiale en situation de rivalité [8]. 

La rivalité entre une puissance dominante et une puissance émergente est une vieille histoire. Le premier à avoir analysé cette situation est Thucydide, historien grec du IVème siècle avant notre ère qui ne s’est pas borné à nous livrer une chronique de la guerre du Péloponèse mais en fit une analyse serrée en soutenant que cette guerre était en fait inévitable : Sparte, puissance militaire établie, ne pouvait accepter que sa prééminence soit remise en question par Athènes, puissance émergente. Cette référence est utilisée, plus près de nous, pour caractériser la rivalité à la fin du XIXème siècle entre la Grande-Bretagne et une Allemagne enivrée par ses succès, on évoque à ce propos la « rivalité wilhelminienne ». Il n’est pas surprenant que des politologues américains aient précocement actualisé le thème en se demandant si cette « malédiction des grandes puissances » pouvait se reproduire au XXIème siècle [9]. C’est une hypothèse à ce jour peu plausible. 

La comparaison avec le bellicisme allemand du XIXème siècle, d’abord, n’a guère de sens car la Chine, confrontée à d’immenses difficultés internes, a (mis à part un geste jugé « agressif », transgressant par exemple l’accord implicite sur Taïwan) beaucoup de raisons de ne pas s’engager dans une aventure belliqueuse avec un ennemi dont la puissance militaire surpasse encore la sienne et de loin. À Washington, en revanche, la « tentation de Thucydide » était bien présente sous la présidence Bush, une minorité néo-conservatrice s’activant alors pour vanter les mérites de frappes préventives avant que la Chine ne soit en mesure de répliquer avec une force équivalente. Aujourd’hui, la balance des forces est moins déséquilibrée, sans doute plus proche sur le plan militaire de la situation de la guerre froide [10]. C’est rassurant, encore que l’on puisse craindre plus que par le passé une déflagration provoquée par inconscience, une donnée nouvelle en matière géo-politique. Mais au total, si le retour du mercantilisme à l’heure de la mondialisation n’annonce pas nécessairement une tragédie guerrière, de quel avenir peut-il être porteur ? 

L’un des résultats les plus solides de l’économie politique internationale consiste à affirmer que la stabilité de l’ordre international est assurée au mieux par l’influence souvent qualifiée « d’hégémonique » qu’exerce une puissance dominante, c’est ce qu’illustrent les deux périodes de la pax britannica au XIXème siècle et de la pax americana dans la seconde moitié du XXème. L’existence de deux puissances rivales est à l’inverse un facteur de fragilité, d’instabilité [11]. Selon une interprétation largement admise, la gravité de la crise de l’entre-deux-guerres tient au fait que la puissance établie, la Grande-Bretagne, ne pouvait plus assumer le leadership et que la puissance émergente, les États-Unis, soucieux de leurs intérêts immédiats, ne le voulait pas encore [12]. Aujourd’hui, le Président Trump illustre avec désinvolture les velléités d’une puissance qui, ayant perdu sa grandeur ancienne, tourne le dos à l’ordre multilatéral qu’elle avait créé ; quant au Président Xi, il montre avec une insistance croissante l’inconfort stratégique dans lequel le place son intégration à l’ordre international occidental, il multiplie les initiatives dissidentes mais, puissance encore émergente, il n’est pas en mesure de prétendre à vues humaines à un leadership mondial [13]. Cela dit, le parallèle ne doit pas être poussé plus loin. L’aspect géo-politique n’a pas été dans l’entre-deux-guerres la cause de la catastrophe ; il explique pourquoi l’ordre international a pu s’effondrer parce qu’aucune puissance ne pouvait faire obstacle à la montée funeste de solutions protectionnistes ; mais celles-ci se sont à l’époque imposées parce qu’elles apparaissaient, partout, comme l’ultime recours face à la montée inexorable d’un chômage de masse que rien ne pouvait endiguer. Nous n’en sommes pas là : la Chine n’a aucun attrait pour un protectionnisme généralisé et celui que pratique l’administration américaine répond à des pratiques jugées « déloyales » mais n’est pour l’instant guère allé au delà de la tactique politicienne. La rivalité de grandes puissances est donc un scénario qui a une longue histoire, mais qui semble suivre de nos jours un script politico-économique sans précédent. 

La mondialisation est un sport de combat

Il a fallu peu de temps après l’élection de Donald Trump pour que le monde découvre ce qu’est une superpuissance lorsque son comportement n’est plus canalisé par le respect de règles communes ou par les conseils et le consentement de ses alliés [14]. À vrai dire, la nouvelle administration était divisée et sa ligne directrice est restée confuse pendant quinze mois. Après quoi, le Président concentra son équipe autour des idées nationalistes auxquelles il se rattache d’instinct puisqu’il adhère sans réserve à la thèse mercantiliste de base suivant laquelle le commerce international est un jeu à somme nulle, ce que gagne l’un, un autre le perd. Il s’en est suivi une attaque en règle contre un système jugé pervers et biaisé contre les intérêts américains. La manipulation des tarifs douaniers est devenue la tactique préférée de l’administration, « I am a Tarif Man » a-t-il tweeté un jour, et ce quel que soit l’objectif poursuivi ; le Président a par exemple menacé d’imposer au Mexique des tarifs douaniers pour extorquer des concessions en matière de politique migratoire ; il a invoqué la « sécurité nationale » et mis en péril les échanges avec le Canada pour protéger les ouvriers américains de la rustbelt. Le Président a défait le traité de commerce nord-américain (NAFTA), ouvrant une renégociation dont le résultat (USMCA) a montré que la manoeuvre n’avait pas d’autre objet que la promotion de son initiateur ; il est, contre toute logique stratégique, sorti du partenariat trans-pacifique (TPP) qui réunissait les alliés asiatiques des États-Unis dans leur face à face avec la Chine. Il a dénoncé l’accord avec l’Iran et réactivé les sanctions, froissant gravement les intérêts des Européens qui sont restés désarmés. Donald Trump enfin a fait de l’OMC une de ses cibles principales, conduisant l’institution à une quasi-paralysie faute de renouveler en décembre 2019 les représentants américains à son organe d’appel qui juge en dernier ressort les contentieux commerciaux. Résumons. Le fonctionnement de l’OMC n’échappait pas à la critique mais la police du commerce mondial qu’elle assure ne blesse pas les intérêts américains et a au contraire donné sa fluidité au commerce mondial, le big business devrait lui en être reconnaissant ! Les tarifs douaniers, ne servant aucun intérêt d’avenir et payés in fine par les consommateurs américains, sont un acte d’auto-mutilation. En revanche, si l’objectif était de semer le doute chez les alliés des États-Unis sur la crédibilité et le leadership de l’Amérique, le succès est d’ores et déjà assuré. Tout cela n’obéit à aucune vision stratégique claire ; par comparaison avec le concurrent chinois, le nationalisme américain donne l’image d’un mercantilisme brouillon [15]. 

S’en tenir là ne donnerait pourtant qu’une image superficielle de ce que l’on est tenté de qualifier de « concurrence mercantiliste ». L’enjeu en effet va bien au delà des tarifs, même si leur impact en communication est fort. Les tarifs sont les armes du XIXème siècle, l’offensive se déporte au XXIème sur les infrastructures mêmes de la mondialisation [16]. Celle-ci n’a pu se déployer comme elle l’a fait qu’en prenant appui sur un ensemble de réseaux qui permettent la circulation à bas prix des biens, des informations et des flux financiers. Rétrospectivement, on constate l’erreur souvent commise en considérant ces réseaux comme la concrétisation de « libres marchés » qui pourraient fonctionner indépendamment des États et sous la gouvernance bienveillante des ONG [17]. Ces réseaux sont bien plus que des marchés, ils sont ce qui rend opérationnel le fonctionnement des marchés ; ils constituent autant de points de passage sans lesquels les acteurs économiques ne pourraient ordonnancer leurs échanges. Et les États ont découvert que ces réseaux pouvaient être utilisés comme des armes ; l’exemple le plus achevé est l’utilisation politique du dollar. À l’origine se trouve la création dans les années 70 du « réseau mondial interbancaire de télécommunication » ; tout titulaire d’un compte courant y est intégré et le vérifie facilement puisqu’il est identifié par un compte SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication). C’est la diffusion de ce système qui a donné aux paiements internationaux une fluidité magique par rapport aux techniques antérieures (pensez à Western Union), c’est cette infrastructure qui canalise le torrent quotidien de paiements internationaux… en provoquant dans une immense majorité de cas un passage par le dollar. Depuis les attaques de 2001, le Trésor américain a systématiquement exploité la possibilité que lui donne le passage obligé par SWIFT pour mener d’abord « la guerre contre le terrorisme », affaiblir les États-voyous, menacer de sanctions (et les appliquer éventuellement) toute banque ou toute entreprise ne se pliant pas à ses directives. L’administration ne cesse d’étendre la liste des entités ainsi marquées au fer rouge et bannies du circuit des échanges. L’utilisation politique du dollar est l’exemple le plus achevé mais on comprend bien que les États-Unis, étant à l’origine des principaux réseaux qui organisent la mondialisation sont aussi les mieux placés pour en faire un usage stratégique, en menaçant de perturber les réseaux logistiques ou en utilisant les réseaux de communication à des fins politiques. 

Cela dit, c’est évidemment dans la rivalité avec la Chine que se joue l’essentiel comme l’illustre la guerre ouverte menée contre Huawei dans laquelle Trump a cherché, sans grand succès, à enrôler tous ceux qui souhaitent rester « amis de l’Amérique [18] ». Mais il est là aussi difficile de déceler l’image que se fait le Président de ce que pourrait être la fin de partie. Amorcée comme une querelle sur le déficit bilatéral, elle s’est transformée en une guerre tarifaire à rebonds avant de devenir une rivalité stratégique couvrant la technologie, le capital humain, la sécurité nationale et la géo-politique. Mais affirmer que la Chine représente une menace pour l’ordre international hérité du XXème siècle n’est guère plausible ; s’attaquer au déficit par des mesures tarifaires, c’est s’attaquer aux symptômes en en ignorant les causes ; et décourager l’ensemble des alliés des États-Unis, c’est libérer la Chine des contraintes que pourrait lui imposer un front uni. Il ne semble pas, expérience faite, que l’administration américaine cherche véritablement un accord durable avec la Chine ; il ne s’agit que de déplacer quelques pions sur l’échiquier [19]. Mais alors, qu’est ce que mettre le roi en échec dans cette partie ? J’ai évoqué plus haut la « tentation de Thucydide », en mentionnant qu’elle était bien présente à Washington il y a 15 ans ; et bien cette hypothèse est de retour et s’exprime en évoquant un retour à la guerre froide [20]. C’est d’ailleurs compréhensible que Donald Trump se donne ce type d’objectif : rien n’égale dans l’esprit des Américains l’image stellaire de Ronald Reagan identifié à la victoire contre l’Union soviétique. Simplement, le parallèle se révèle vite inadéquat. La guerre froide opposait bien deux superpuissances ; mais elle divisait aussi le monde en deux blocs entre lesquels les relations étaient réduites au minimum, en particulier sur le terrain économique. Rien de semblable aujourd’hui. L’idée de deux blocs, opposés par une intense rivalité stratégique et entre lesquels les interdépendances économiques seraient consciencieusement dénouées n’a guère de sens à brève échéance. Les interdépendances créées par trois décennies de mondialisation sont si poussées que les détricoter dans la précipitation ne pourrait conduire qu’au chaos. On ne peut exclure que cela se produise dans des circonstances économiques ou politiques extrêmes mais il est difficile d’imaginer les gouvernements américains ou chinois prendre l’initiative d’un découplage radical. Si guerre froide il y a, elle sera plus subtile que celle que résumait le mur de Berlin, à moins qu’elle ne tourne, par inadvertance, tragiquement. 

En conclusion,… 

… quelques mots sur l’impact de cette analyse pour les entreprises. Jusqu’à présent, les entreprises globales ont réagi avec circonspection aux risques de démondialisation. La réaction la plus fréquente a consisté à considérer comme conjoncturelles les causes d’un ralentissement des échanges internationaux et comme limitées et temporaires les atteintes portées aux règles du jeu international libéral ; les entreprises n’ont modifié qu’à la marge leurs structures organisationnelles et leurs principes d’action [21]. Cette stratégie pourrait ne plus se révéler adéquate si le diagnostic porté dans cet article se confirmait. Le défi nouveau pour les comités exécutifs, c’est, à ce stade, la pérennité d’une forme de mondialisation qui n’obéit plus à la dynamique unique, cohérente, prévisible que l’on a connue mais qui s’inscrirait dans une multiplicité de contraintes et de rivalités réglementaires, sociales, tarifaires et politiques concurrentes. Préserver la vision ancienne et n’y apporter que lentement des modifications ponctuelles est une solution confortable mais qui placerait un jour l’entreprise à contre-pieds, obligeant alors à des révisions brutales et coûteuses. À l’inverse, se précipiter comme le préconisent certains gourous du management, vers la « localisation » comme alternative à une mondialisation d’ores et déjà condamnée conduirait à prendre des décisions stratégiques risquées dans un environnement mobile où rien d’irréversible n’indique encore ce que sera le cours futur des choses : les relocalisations sont bien sûr à l’ordre du jour chaque fois que les paramètres décisionnels le suggèrent mais elles ne résument sûrement pas les règles du jeu à venir. Il est en revanche vital d’accélérer le temps de réaction face à des évènements inattendus : la rhétorique de Trump contre l’Iran n’était par exemple pas une gesticulation sans conséquences, et dès l’annonce des sanctions, il ne fallait pas hésiter à remettre en question une stratégie que l’on avait cru robuste. Il faut aussi développer un vocabulaire et une vision qui renoncent aux formules ronflantes, mobilisatrices (et parfois creuses) de la mondialisation heureuse : le monde n’est plus plat, ce n’est pas encore un champ de batailles, il faut savoir le cartographier pour y choisir son itinéraire. Surtout, c’est la compréhension que l’on a de la relation entre économie et politique qu’il faut renouveler pour prendre en compte la présence massive des États et des peuples. Mais ce qui était aux yeux des anglo-saxons une bizarrerie et une faiblesse bien françaises peut dans ce contexte devenir un atout : n’avons-nous pas depuis Colbert une intime familiarité avec le mercantilisme ? 

 

[1]. T. Friedman : The Lexus and the Olive Tree, Harper Collins, 2000. 

[2]. F. Lenglet : La fin de la mondialisation, Fayard, 2013.

[3]. P.A. van Bergeijk : L’Europe à l’ère de la démondialisation, Telos, 3 avril 2019 ; M. El-Erian : Le spectre de la démondialisation est devant nous, Les Echos, 1 janvier 2020. 

[4]. S. Berger : Made in Monde, Seuil, 2006.

[5]. G. Arrighi : Adam Smith in Beijing, Verso 2007, a précocement souligné que la Chine reprenait la voie tracée par les politiques qu’avait sévèrement critiquées Smith sans voir qu’elles étaient de nature à bouleverser l’équilibre des puissances.

[6]. J. Mistral, o.c., chap. 2 : La richesse et la puissance

[7]. K.M. Campbell and E. Ratner : The China Reckoning, Foreign Affairs,2018, #2.

[8]. C’est dès 2010 qu’a été perçu et analysé ce changement de posture ; voir par exemple : E.C. Economy : The Game Changer, Foreign Affairs 2010, #6. 

[9]. J.J. Mearsheimer : The Tragedy of Great Power Politics, Norton, 2001. Plus récemment, G. Allison : Vers la guerre, la Chine et les États-Unis dans le piège de Thucydide, Odile Jacob, 2020. 

[10]. Trente ans après la chute du mur de Berlin, l’idée que la guerre est possible a cessé d’être réservée à des cercles néo-conservateurs marginaux ; T.M. Fazal and P. Poast : War is not Over, What the Optimists get Wrong about Conflict, Foreign Affairs, 2019, #6 ; l’hebdomadaire The Economist lui a consacré un cahier spécial de 16 pages, intitulé The future of war, Jan. 27th, 2018. 

[11]. R.O. Keohane : After Hegemony, Princeton University Press, 1984 ; J. Mistral : Guerre et paix entre les monnaies, Fayard, 2014. 

[12]. C.P. Kindleberger : The World in Depression, University of California Press 1973. 

[13]. J.T. Matthews : Can China Replace the West ?, New York Review of Books, May 11, 2017. 

[14]. C.P. Brown and D.A. Irwin : Trump’s Assault on the Global Trading System, Foreign Affairs, 2019, #5. 

[15]. W. Shan : The Unwinnable Trade War, Everyone Loses but Especially Americans, Foreign Affairs, 2019, #6. 

[16]. H. Farrell and A.L. Newman : Chained to Globalization, Foreign Affairs, 2020, #1. 

[17]. A.M. Slaughter : A New World Order, Princeton University Press, 2004. 

[18]. Le lecteur trouvera un aide-mémoire régulièrement actualisé sur l’évolution des différents fronts ouverts dans la guerre commerciale sino-américaine engagée en 2018 dans : Ch. Bown and M. Kolb : Trump’s Trade War Timeline, an Up-to-Date Guide, Peterson Institue, Jan. 24. 2020. 

[19]. L’accord bilatéral signé en janvier 2020, qui sera brandi comme une victoire importante jusqu’aux élections, contient un engagement chinois consistant à augmenter les importations en provenance des États-Unis pour un montant de 200 $Mds dans les deux prochaines années ; sans pouvoir en donner un examen détaillé ici, je me borne à trois remarques : 1. Les objectifs sont irréalistes si l’on en juge d’après la capacité d’exportation américaine, le volume de produits manufacturés devrait par exemple doubler en 2 ans ; 2.L’accord ne prévoit aucun mécanisme de règlement du différend par un organe tiers (par exemple l’OMC) si la Chine n’atteint pas les objectifs ; on en reviendrait alors aux hostilités tarifaires ; 3. L’accord est purement un mécanisme de diversion des flux commerciaux (« beggar-my-neighbour policy ») dont l’Australie, le Brésil et la Nouvelle Zélande seraient les victimes sur le plan agricole, l’Europe, le Japon et la Corée pour les produits manufacturés ; voir Ch. Bown : Unappreciated hazards of the US-China phase one deal, Peterson Institute, Jan. 21, 2020. 

[20]. R.D. Kaplan : Why the US-China Cold War Will Be Different, The National Interest, Jan. 19, 2020. On en trouve évidemment l’écho dans la presse chinoise, Shi Jiangtao : Are US-China relations heading for a new cold war in 2020 ? The South China Morning Post, 27 Dec. 2019 ; ce journal, basé à Hong Kong, publie une newsletter quotidienne sur la guerre commerciale en cours. 

[21]. D. Moyo : Are Businesses Ready for Deglobalization ?, Harvard Business Review, Dec. 06, 2019