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Sociétal - Éric Labaye

Le président de l’École polytechnique détaille les conditions d’un accroissement significatif du nombre d’ingénieurs en France pour construire la France de 2030 : renforcement des compétences scientifiques, travail de « promotion » de l’ingénieur, moyens budgétaires accrus etc. Éric Labaye revient notamment sur son expérience des regroupements d’écoles pour en accroitre leur lisibilité internationale avec la création de l’Institut Polytechnique de Paris (IP Paris) permettant d’étendre son impact à de nouvelles formations et à de nouveaux domaines de recherche.

Sociétal.- Quelles sont les mesures qui pourraient permettre d’enclencher dans les cinq prochaines années un accroissement du nombre d’ingénieurs ? 

Éric Labaye.- Aujourd’hui et ce depuis des siècles, les ingénieurs sont des véritables « assets » de la France : non seulement des actifs économiques mais aussi des atouts pour notre pays. Pour construire la France de 2030 et apporter des solutions aux grands enjeux de notre société (climat, énergie, numérique, santé, agriculture,...), notre pays a besoin  d’au moins 10 000 ingénieurs supplémentaires par an, ce qui nécessite d’accroître de 20 à 25% la formation d’ingénieurs, actuellement à environ 40 000 par an. Les Écoles d’ingénieurs, et notamment l’X, ont donc un rôle essentiel à jouer pour apporter le nombre d’ingénieurs nécessaires à la France.

Attirer et générer plus d’ingénieurs, avec les compétences nécessaires pour construire la France de 2030 c’est tout d’abord un immense travail en amont, afin d’inspirer des jeunes de tous milieux qui ne se sentent pas concernés par cette formation : plus de jeunes femmes (qui ne représentent que 28% des étudiants en formation d’ingénieur) et plus de jeunes des milieux modestes. Parce que les mécanismes d’inégalité sociale et de genre se mettent en place dès le plus jeune âge, il est important de promouvoir dès le collège ces opportunités aux jeunes et de les encourager à s’engager dans ces formations. Par exemple, l’École polytechnique s’attelle à construire une véritable communauté de jeunes talents de 15 à 20 ans qu’elle accompagne, s’appuyant sur la force de son Pôle Diversité et Réussite qui, travaillant aux côtés de l’Education nationale, organise des actions en amont pour agir sur ces mécanismes, inspirer et accompagner des jeunes de toute catégorie sociale et de tout genre. Les élèves polytechniciens participent à ces actions, en particulier lors des opérations Monge, des interventions promouvant les filières d’excellence scientifiques, qui ont permis de sensibiliser 12 000 lycéennes et lycéens dans 200 lycées en 2021. Ces développements sont aussi critiques car les entreprises industrielles doivent diversifier les instances de gouvernance pour atteindre la mixité.

Renforcer les compétences scientifiques acquises en collège et lycée est aussi un prérequis de ces développements et devient urgent. Les enquêtes récentes Pisa ou TIMSS montrent des chutes de niveaux alarmantes des élèves français en mathématiques et en sciences ces dernières années, résultant de décennies d’allègement des cursus. Les révolutions technologiques en cours nécessitent à la fois une culture scientifique de base plus forte pour tous et un accroissement des compétences en sciences et technologies des futurs ingénieurs. Un renforcement de l’enseignement des sciences (mathématiques mais aussi physique, chimie, informatique, sciences de la vie,..) doit être mis en place rapidement.

Pour attirer, il est nécessaire de promouvoir la définition et la place de l’ingénieur, parfois méconnue, et de renforcer l’attractivité de ces métiers, en inspirant les jeunes générations. Un certain nombre de réseaux aujourd’hui travaillent pour expliciter les différents types d’ingénieurs et les différents débouchés. Chaque Ecole a son lot d’atouts, bâtissant généralement sur un socle scientifique solide et large, ainsi que des spécialisations sur des domaines technologiques spécifiques. Les débouchés sont aussi très divers : pour les diplômés de l’X par exemple, environ la moitié part en entreprise, 15% dans le secteur public, et 30% en recherche (doctorat). Les ingénieurs sont capables de développer et mettre en place des produits ou des technologies aptes à être acceptés et utilisés par la société et sont donc ceux qui trouveront des solutions aux grands enjeux de demain, tels que le changement climatique, les nouvelles problématiques en santé, etc. Leurs compétences pluridisciplinaires en sciences et technologies constituent une véritable plus-value, qui aide à être créatif et adaptable, bâtissant sur la proximité durant la formation à la fois avec la recherche et les entreprises. Et c’est sur cela qu’il faut insister lorsqu’on communique auprès des jeunes sur les débouchés d’une formation d’ingénieur.

Le système éducatif doit aussi continuer à s’adapter aux enjeux et aux attentes des jeunes générations, qui souhaitent mettre leurs connaissances et aptitudes au service du bien commun, prenant en compte non seulement la prospérité des pays, mais aussi le bien-être des citoyens. Ceci demande de faire évoluer les formations, la recherche et les modes opératoires sur les campus. A titre d’exemple, concernant le développement durable, l’École polytechnique a mis en place de nouveaux modules pour former et engager nos étudiants : un certificat, un séminaire obligatoire, et des cours offrant des compétences « responsables ». Par ailleurs, la filière MP2I a été pensée dans la continuité de la réforme du Baccalauréat pour offrir, dès le lycée, une voie royale dans le secteur innovant des nouvelles technologies, offrant une nouvelle filière d’entrée à l’École.

Le travail de « promotion » de l’ingénieur est essentiel pour pouvoir attirer une grande diversité de talents, en France et à l’international. Même si le métier d’ingénieur est parfois mal compris en France, il reste prestigieux et inspire la confiance : c’est le métier le plus souhaité par les parents pour leurs enfants dans une étude récente de Challenges. Un des grands enjeux est de faire en sorte qu’il soit reconnu tout autant à l’international, où il est certes considéré pour ses atouts techniques, mais en conséquence catalogué en tant que tel. Le réseau Eurotech, une alliance de six universités en sciences et technologie dont l’X fait partie, est une vraie carte à jouer pour faire valoir l’ingénieur. L’université européenne EuroteQ émanant et élargissant ce réseau a permis la mise en place d’un catalogue commun de cours partagés de projets, le partage de cours avec d’autres universités européennes du réseau, des projets inter-universités faisant appel à l’innovation des étudiants,… tout ceci dans le but de répondre au besoin européen d’ingénieurs qui participeront à la construction d’un avenir durable.

Enfin, ces développements nécessitent d’accroitre les moyens des Écoles d’ingénieurs. La France dépense 1,4% de son PIB dans l’enseignement supérieur, en dessous de la moyenne de l’OCDE (1,5%) et des Etats Unis (2,4%). Même si des gains de productivité sont bien sûr possible, il est important que les Etat et les entreprises soutiennent de façon pérenne les développements de ces formations dont l’employabilité est excellente et reconnue et dont les diplômés seront les moteurs du développement économique futur de la France.

Quel rôle pour les universités et écoles d’excellence en France ?

Les universités et les grandes écoles d’excellence ont un rôle clé à jouer pour répondre aux besoins de la France en termes de compétences et de talents. Elles doivent cultiver leur excellence et l’utiliser pour renforcer l’attractivité du pays tout entier en formation, recherche et innovation. Développer les formations de pointe nécessaires au développement économique à venir, conduire une recherche de niveau mondial sur les sciences et technologies qui révolutionnent le monde et accélérer l’innovation via un entrepreneuriat croissant et la création de start-ups sont les missions que les institutions d’excellence doivent remplir pour notre pays.

La création ces dernières années de regroupements suscités par le gouvernement afin de créer des institutions reconnues mondialement ont encore un peu plus renforcé la visibilité, la lisibilité, et le niveau de performance nécessaires pour être suffisamment compétitif à l’international, afin d’attirer les meilleurs étudiants et enseignants-chercheurs mondiaux. Ces regroupements notamment adoptent des standards internationaux pour que leurs diplômes soient plus lisibles à l'international, renforcent leurs laboratoires de recherche pour avoir la masse critique nécessaire et accroissent les relations entre le monde de l’entreprise et les laboratoires de recherche, afin d’apporter des solutions aux grandes questions actuelles de la société. Ils sont au cœur du développement des écosystèmes d'éducation, d'innovation et de recherche dans différents territoires.

L’Institut Polytechnique de Paris a ainsi été créé dans ce but, bâtissant sur la sélectivité et l’excellence des cursus issus de ses Écoles membres, et étendant son impact sur de nouvelles formations et de nouveaux domaines de recherche. IP Paris se classe ainsi aujourd’hui 12ème au niveau mondial et 1er en France dans le classement QS 2022 concernant la réputation de ses diplômés auprès des employeurs. L’Institut va accentuer, au-delà des diplômes d’ingénieur, sa formation Graduate, en particulier par la recherche via l’instauration des PhD tracks et le doublement des doctorants. Afin d’être un acteur mobilisé autour des enjeux de notre temps, des centres interdisciplinaires ont été créés pour apporter des éléments de réponse aux défis du climat, de l’intelligence artificielle et sciences des données, aux enjeux du biomédical ainsi qu’en cybersécurité. Cette ambition s'inscrit pleinement dans le cadre du grand plan d'investissements d'avenir, « France 2030 », annoncé par le Président de la République en octobre 2021, pour relever les défis de la construction de la France de demain, afin que notre pays retrouve son indépendance environnementale, industrielle, technologique, sanitaire et culturelle, et prenne le leadership dans ces secteurs stratégiques.

Cette sélectivité et cette excellence doivent aussi être encouragées par des investissements. Comparé à d'autres pays, il est vrai que nous souffrons en France d'un manque de financement par rapport à nos ambitions (environ €  400 millions de budget consolidé pour  8 500 étudiants à IP Paris, face à près d’€ 1 milliard pour 11 500 étudiants à l’EPFL et plus de € 3,5 milliards de dollars pour 11 900 étudiants au MIT).  Un vrai travail doit être fait pour accentuer le financement pérenne de ces institutions d’excellence : État, Europe, entreprise, mécénat, frais de scolarité,… tout doit être actionné pour progresser et soumis à une mesure de l’impact de ces financements sur la performance de l’institution.

Comment renforcer la méritocratie sans être dans l’élitisme ?

La méritocratie a évolué au travers des siècles, sans perdre de sa substance première : c’est avant tout la reconnaissance de compétences. Historiquement, l’École polytechnique a été fondée sur ces bases, pour répondre aux besoins économiques du pays, au moment où la nation avait besoin d’écoles sélectives, qui poussaient vers l’excellence. Ceux qui le « méritaient » pouvaient rentrer à l’École polytechnique, c’est-à-dire ceux qui avaient les compétences requises pour pouvoir intégrer l’une des meilleures Écoles d’ingénieurs en France. Une fois entrés à l’École, les élèves ingénieurs évoluent dans un environnement marqué par la méritocratie. Dans le cadre de sa formation humaine et militaire, l’X enseigne le dépassement de soi allié à la discipline, l’écoute et l’esprit d’équipe. Cet environnement pousse chacune et chacun à développer ses compétences : en cela, la méritocratie n’est pas seulement du fait individuel, mais dépend aussi du collectif.

La méritocratie n’est cependant pas suffisante si l’on considère seulement la reconnaissance des compétences. Elle doit aussi prendre en compte l’égalité des opportunités : longtemps un mythe, elle est aujourd’hui une nécessité et une possibilité. Sélectivité et équité ne sont cependant pas toujours évidentes à allier. Par exemple, l’École polytechnique est reconnue pour l’excellence de ses étudiants sélectionnés sur concours pour le Cycle Ingénieur polytechnicien ou sur dossier et entretiens pour ses autres cursus. Ces dernières années, l’École a diversifié ses offres de formation et a augmenté ses effectifs de près de 600 étudiants sur 5 ans, sans sacrifier le niveau de sélectivité. Ces cursus lui permettent d’atteindre une complémentarité pour en diversifier ses profils. Avec l’ouverture des programmes Bachelor et Master of Science & Technology, l’X s’est internationalisée, avec 40% d’étudiants internationaux sur le campus, et s’est féminisée, ces cursus présentant entre 30% et 45% de jeunes femmes supérieur à celui du cycle ingénieur (entre 17 et 22%). Une politique volontariste d’aide aux étudiants a été mise en place et par exemple plus de 30% des étudiants Bachelor reçoivent une aide de la part de l’École ou sa fondation au travers de bourses, de prêts à taux réduit ou d’exonérations. Cette diversification est un exemple d’une École qui met l’excellence au centre de ses formations, tout en menant une ouverture sur la société et s’attachant à ce que des populations plus diverses puissent y accéder.

Comme indiqué précédemment, assurer l’équité des opportunités requiert un travail tout le long de la scolarité. Tout commence à l’école et c’est le système tout en entier qui doit permettre à tout jeune, quelle que soit son origine, de pouvoir acquérir tout au long de sa scolarité les compétences qui vont lui permettre de réussir la formation à laquelle il ou elle aspire. Un véritable pilotage des performances des collèges et lycées doit être mis en place afin d’assurer cet objectif et d’améliorer les pourcentages de boursiers qui réussissent les formations les plus sélectives.

La méritocratie est ainsi un système vertueux, qui pousse ses parties prenantes à inventer, innover, mais qui requiert notre attention particulière pour la rendre inclusive et équitable. La chose n’est évidemment pas aisée : cela demande un effort de la société toute entière. L’ADN méritocratique des grandes écoles n’est pas une forme d’élitisme, mais un levier pour accroître le niveau de qualification et relever les défis sociétaux.