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Arnaud Leroy : Les crises climatiques qui nous attendent seront très lourdes de conséquences
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Arnaud Leroy : Les crises climatiques qui nous attendent seront très lourdes de conséquences

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Arnaud Leroy, PDG de l’ADEME placée sous la tutelle du ministère de la Transition écologique et solidaire, et du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, analyse l’action menée par l’Agence de la transition écologique en faveur des entreprises et des collectivités locales. Il affirme que « nous ne devons pas réduire la transition écologique à une approche économique. Nous devons avoir une vision humaniste ».

SOCIÉTAL.- La crise économique et sociale provoquée par la pandémie va t-elle contraindre les entreprises et les collectivités locales à ralentir ou à stopper leurs investissements contre le réchauffement climatique ?

Arnaud Leroy.- Cette crise déstabilise fortement notre économie, on s’attend évidemment à des répercussions sur les investissements. S’ajoute à cela le report des élections municipales qui va également entraîner des délais supplémentaires pour la prise de décision au niveau des collectivités. Les pouvoirs publics ont mis un certain nombre de mesures d’urgence en place, des réflexions sont en cours sur des dispositifs de relance. Le gouvernement français, comme l’exécutif européen d’ailleurs, a affiché sa volonté d’engager une relance « verte », et de poursuivre les efforts de transition écologique. On ne peut que s’en réjouir car c’est un signal fort. Il ne faut pas baisser les bras car les crises climatiques qui nous attendent seront très lourdes de conséquences elles aussi.

Comment l’ADEME a-t-elle affronté la pandémie de la Covid-19 ? Quelles mesures avez-vous prises ? Quelles bonnes pratiques avez-vous mises en place ?

Face à cette crise d’envergure inédite, l’ADEME s’est très vite mise en ordre de bataille pour, d’une part, assurer la continuité de son activité, et d’autre part proposer des mesures destinées aux entreprises et associations afin d’amortir les conséquences économiques de cette crise. Cela s’est traduit par une prolongation de nos appels à projets ainsi que des avances de fonds sur les contrats d’aide et les achats effectués pendant cette période.

Nos équipes sont restées joignables et mobilisées durant toute la période de confinement. Nous avons généralisé le télétravail. Ce n’était pas évident car il s’agissait tout de même de passer plus de 900 personnes en télétravail en peu de temps, de dématérialiser certaines procédures... Pour beaucoup de nos salariés, il a fallu trouver un nouveau rythme, adapter les modes de travail. Nous y sommes parvenus grâce à la mobilisation de chacun.

Les entreprises étaient-elles engagées contre le réchauffement climatique avant la crise sanitaire et économique ? La COP21 a-t-elle joué un rôle de catalyseur ?

La Conférence climat de 2015 a permis un foisonnement d’engagements volontaires car les États ont compris que la lutte contre le changement climatique nécessitait un engagement de toutes les parties prenantes de la société, acteurs économiques comme société civile. La prise de conscience était forte dans de nombreux secteurs économiques. Cela va du luxe à l’emballage en passant par l’industrie. Des grands groupes comme des ETI et des PME vont de l’avant. Dans l’économie circulaire par exemple, des acteurs ont été de véritables précurseurs, comme le fabricant de petit électroménager SEB en proposant de réparer ses produits, de louer plutôt qu’acheter. C’est un changement de modèle économique qui peut être une manière très efficace de participer au bien commun.

Quelles actions sont menées par les équipes de l’ADEME ?

Depuis plus de 25 ans, les équipes de l’ADEME accompagnent celles et ceux qui veulent progresser dans leur démarche environnementale : maîtriser les consommations énergétiques, réduire les pertes, proposer des produits et services plus performants sur le plan environnemental, etc. Ces deux dernières années, nous renforçons notre action auprès des acteurs économiques pour les aider à saisir les relais de croissance offerts par la transition bas carbone en matière d’énergie, d’économie circulaire, de mobilité décarbonée notamment.

Les entreprises familiales sont-elles plus hésitantes à investir dans la transition climatique que les grands groupes ?

Non. L’engagement n’est pas une question de taille mais de prise de conscience. Celle d’un dirigeant, de ses actionnaires, de ses salariés quand ils ont pris conscience que réussir la transition écologique est un élément de survie.

Convaincre les entreprises est-il facile ?

Les conditions économiques nous sont parfois contraires. Nous travaillons beaucoup sur le remplacement des énergies fossiles par des énergies renouvelables dans les process industriels. Mais convaincre les entreprises est très difficile quand les prix du pétrole et du gaz sont très bas comme c’est le cas actuellement. Il faut parfois avoir une démarche militante pour poursuivre certains projets.

Quelles prestations les entreprises demandent-elles ?

Les entreprises nous consultent pour mieux comprendre une technologie, un marché. Elles s’informent pour savoir si elles peuvent bénéficier de subventions ou d’une expertise technique. Cela débouche sur des partenariats, des études de faisabilité, des financements à l’investissement ou à la R&D. Nous fonctionnons beaucoup par appels à projets.

Comment vous adaptez-vous aux besoins des entreprises ?

À mon arrivée à la tête de l’ADEME, j’ai souhaité créer une direction dédiée aux entreprises et aux transitions industrielles qui regroupe toute notre « offre » en la matière : du soutien à l’export via le Club ADEME International, au conseil sur des technologies émergentes comme la captation du CO2, sans oublier nos travaux sur les trajectoires bas carbone dans le cadre du Conseil national de l’Industrie. Ce sujet est essentiel pour l’industrie lourde qui est soumise à un système européen de quotas de plus en plus coûteux. Il faut être vigilant car le système des quotas a des conséquences sur la compétitivité et donc sur l’emploi. Plus généralement, nous réfléchissons aux mesures à prendre pour que les entreprises qui défendent le bien commun ne soient pas pénalisées face à leurs concurrents.

Quels financements accordez-vous ?

C’est très varié. Nous pouvons prendre en charge une partie des investissements nécessaires pour passer de l’énergie fossile à l’énergie renouvelable. Nous soutenons les projets de R&D via le Programme d’Investissements d’Avenir dont nous sommes opérateur. Nous avons engagé des partenariats pour démultiplier notre action vers les entreprises. Ainsi, nous avons lancé avec Bpifrance un accélérateur de transition énergétique qui accompagne une promotion d’une vingtaine de dirigeants. Une nouvelle promotion sera lancée en 2021.

Quelles sont vos actions en faveur des TPE et des PME ?

Nous sommes associés, avec Bpifrance, pour accélérer la transition écologique des TPE-PME. Il comporte des mesures qui viennent renforcer notre action aux côtés de PME et vont permettre de monter en puissance ! Je citerai par exemple le diag « écoflux » qui vient prendre la suite du programme « TPE-PME gagnantes sur tous les coûts », très apprécié des entreprises. En pratique, la PME bénéficie de l’accompagnement d’un bureau d’études pour identifier les pertes d’énergie et de matière et les actions à mettre en oeuvre pour les réduire. Elle rembourse cet audit quand elle a atteint ses objectifs d’économies. Le retour sur investissement est très rapide.

Des programmes sont-ils conçus pour les petites entreprises ?

En complément des mesures inscrites dans le plan d’action ministériel, nous travaillons avec les organisations professionnelles et chambres consulaires au niveau national et régional pour proposer des outils adaptés aux différents secteurs. Nous avons lancé une bourse des matériaux avec le réseau des chambres de commerce et d’industrie. Nous finançons des conseillers transition écologique dans les chambres de commerce et d’industrie. Nous sommes à l’écoute du terrain. Par exemple, dans plusieurs régions se développent des expérimentations d’écologie industrielle territoriale qui permettent de travailler sur une zone locale pour favoriser les échanges de flux (chaleur, matériaux, etc.) entre les entreprises qui y sont implantées.

Aidez-vous les start-up ?

Dans le cadre du programme d’Investissements d’Avenir, nous régulièrement un concours innovation, appelé « i-nov », qui s’adresse aux start-up et aux petites entreprises pour les aider à développer des technologies ou des process industriels innovants dans les domaines de l’économie circulaire, de l’agroécologie, de la biodiversité, de l’efficacité énergétique, de la mobilité entre autres. La 5ème vague vient de se clôturer. Un nouvel appel à candidatures devrait être lancé dans les prochains mois.

Les entreprises demandent-elles des retours rapides sur investissement ?

Tout dépend de la taille. Les grands groupes investissent sur plusieurs années. Les petites sociétés veulent des résultats plus rapidement.

Pourquoi les entreprises prennent-elles la décision d’investir dans la transition climatique ?

La décision est souvent déclenchée par un client important qui entraîne ses fournisseurs quand il décide d’investir dans une démarche RSE.

Elle peut aussi être prise lors de l’arrivée d’une nouvelle génération de dirigeants à la tête d’une entreprise. Ces managers veulent produire de manière plus responsable et répondent en cela aux attentes de leurs clients. La loi PACTE a accéléré leur prise de conscience. Les grands groupes s’engagent dans cette direction car ils souhaitent continuer à attirer les jeunes générations de diplômés qui sont de plus en plus engagées en faveur du climat.

Enfin certains secteurs sont confrontés très concrètement aux conséquences du changement climatique. Ils doivent changer de modèle à un horizon de 10 à 15 ans. On le voit très clairement dans le secteur automobile confronté à des exigences fortes sur les émissions de CO2 et de polluants atmosphériques, mais aussi des demandes pour des services de mobilité qui dépassent le simple achat d’un véhicule.

L’agro-alimentaire constate également que les consommateurs demandent des produits plus sains, locaux, avec des impacts réduits sur l’environnement. Enfin, dernier exemple, le secteur du tourisme qui doit adapter son offre pour faire face au recul du trait de côte sur le littoral ou au moindre enneigement en montagne.

Les jeunes de nombreux pays se sont mobilisés contre le réchauffement climatique. Leur égérie Greta Thunberg a été reçue à Davos, à l’ONU et par des dirigeants politiques. Leur mobilisation est-elle un phénomène passager ?

Ce n’est pas un effet de mode. La jeune génération et les enfants, comme je peux le constater avec les miens, sont animés de très fortes convictions.

Les dirigeants d’entreprise et les responsables politiques en sont parfaitement conscients. Les jeunes en 2020 sont différents de la génération précédente car peut-être davantage sensibilisés et informés sur le changement climatique et ses conséquences.

La loi sur l’économie circulaire adoptée par le Parlement en janvier 2020 aura-t-elle rapidement des conséquences concrètes ?

Les milieux économiques n’ont pas encore pris totalement conscience du changement de paradigme entraîné par la loi sur l’économie circulaire. Cette loi ouvre de nouvelles perspectives dans de nombreux domaines. Elle s’attaque, par exemple, à la gestion des déchets du BTP. C’est un sujet important. Le seul bâtiment produit 46 millions de tonnes de déchets par an qu’il faut recycler et valoriser.

Demain, le bâtiment devra concevoir des bureaux et des immeubles avec des matériaux réutilisables. Plus généralement, je constate que les entreprises sont de plus en plus nombreuses à nous demander de les accompagner.

La nature peut-elle aider les entreprises à concevoir de nouveaux produits ?

Le meilleur laboratoire de recherche est la nature qui fonctionne depuis plusieurs milliards d’années. La biodiversité peut aider les entreprises à concevoir de nouveaux produits responsables. Mais construire un nouveau secteur économique autour de la biodiversité est un défi difficile à relever.

Quels projets des collectivités locales financez-vous ?

Nous entretenons des relations privilégiées avec les Régions qui sont, de par la loi de transition écologique pour la croissance verte, les chefs de file sur l’énergie et l’économie circulaire. Nous travaillons aussi étroitement avec les établissements publics de coopération intercommunale qui portent la transition écologique sur le terrain. Nous les aidons à financer leurs projets.

Notre fonds chaleur doté de 350 millions d’euros par an permet d’accompagner les installations de production de chaleur à partir de biomasse, de solaire, de géothermie ou encore des installations de récupération de chaleur sur eaux usées par exemple.

Le fonds déchets économie circulaire finance des opérations de prévention et de valorisation des déchets : collecte innovante, recyclage, compostage, méthanisation. Il permet l’équipement des collectivités locales en centres de tri.

Nous avons, enfin, un fonds airmobilité qui a permis d’aider 250 collectivités locales à mettre en place des actions pour développer le vélo. Nous sommes actifs aussi dans le domaine de l’hydrogène.

Les opposants au changement climatique sont-ils nombreux ? Une majorité de Français es-telle favorable à une politique économique écologique ?

Les personnes qui remettent en cause le changement climatique sont aujourd’hui minoritaires. Il existe un consensus sur ce sujet dans tout le pays. Mais le chantier du climat exige de répondre à des questions essentielles : comment faire accepter aux Français les efforts exigés par la transition climatique ? Comment prendre des mesures efficaces et justes ? Quels efforts les entreprises doivent-elles accomplir ? Quel doit être le rôle des citoyens dans la prise de décision ? Comment préparer l’évolution des emplois et compétences ?

Les ménages sont-ils prêts à des efforts financiers ? Ne privilégient-ils pas la fin du mois à la fin du monde ?

Ce n’est pas la bonne manière d’aborder le sujet. La transition écologique est indispensable pour assurer la survie de l’espèce humaine, la vie de nos enfants et de nos petits-enfants. Les efforts à accomplir n’entraînent pas automatiquement des coûts supplémentaires. Il faut aussi avoir en tête que moins on agit rapidement, plus les conséquences, notamment financières, du changement climatique seront lourdes. Il est important de mettre en regard coût de l’action et coût de l’inaction.

S’astreindre à ne prendre l’avion qu’une fois par an n’est pas un sacrifice financier. Acheter moins de vêtements permet de gagner en pouvoir d’achat. L’habillement est un secteur où il est possible de réduire la surconsommation sans coût.

Privilégier les circuits courts ne coûte pas plus cher mais demande plus de temps. Acheter une automobile qui consomme moins, ne coûte pas plus cher si on additionne tous les coûts : achat, utilisation, entretien, assurance.

Mais changer de mode de vie exige des investissements considérables...

Il faut bien entendu mobiliser de l’argent pour financer la transition écologique. L’État doit jouer un rôle pour aider au financement de certains coûts. Il le fait déjà pour encourager les économies d’énergie, les énergies renouvelables, la mobilité durable, etc. Il faut dans le même temps arrêter d’investir dans les énergies fossiles, les centrales à charbon, les centrales à gaz et ce que les experts appellent les investissements « bruns ».

J’insiste : nous devons être conscients que retarder les décisions coûtera encore plus cher que de favoriser la transition écologique. Des prix Nobel d’économie ont démontré que l’inaction a un coût.

Pourquoi investir dans les énergies nouvelles qui ne sont pas rentables ?

Nous ne devons pas réduire la transition écologique à une approche économique. Nous devons avoir une vision humaniste. La rentabilité ne doit pas être notre seul guide. Notre ambition est de permettre notre survie et notre résilience.

À propos de :

Né le 23 avril 1976 à Lille, Arnaud Leroy est diplômé en droit maritime, droit international de la mer et protection de l’environnement marin.

Il commence sa carrière au Parlement européen comme assistant parlementaire, puis il est nommé en 2001 Secrétaire général de la délégation des Verts français. En 2004, il est nommé à l’Agence européenne de sécurité maritime (EMSA), mise en place suite à la catastrophe écologique du pétrolier Prestige dans les eaux espagnoles, où il est en charge de la protection de l’environnement marin et des questions liées aux changements climatiques (poste basé à Lisbonne depuis 2006).

En 2005, il rejoint le Parti socialiste et la Fédération des Français de l’étranger. Élu député de la cinquième circonscription des Français établis hors de France en 2012, il siège pendant 5 ans à la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire et à la Commission des affaires européennes de l’Assemblée Nationale où il suit particulièrement les textes liés à la transition écologique et énergétique. Il est l’auteur et le rapporteur d’une proposition de loi, appelée « loi Leroy », sur l’économie bleue, adoptée en 2016, qui comporte des mesures pour simplifier et faciliter la relance et le développement de l’économie maritime.

Il a également présidé le groupe d’études sur les changements climatiques à l’Assemblée nationale et co-présidé, avec le Député Bertrand Pancher, l’Association Bilan Carbone qui propose des solutions aux organisations en matière de comptabilité carbone. Il est par ailleurs membre du Bureau exécutif de la République en Marche, en charge des questions internationales.

Arnaud Leroy a été nommé président du Conseil d’administration de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) par décret du 14 mars 2018.

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