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Valérie Masson-Delmotte : Il faut généraliser les expériences et aller plus vite
LE CLIMAT

Valérie Masson-Delmotte : Il faut généraliser les expériences et aller plus vite

4min
#LE CLIMAT Débats

La physicienne climatologue membre du Haut Conseil pour le Climat et co-présidente du groupe de travail sur les bases physiques du climat du GIEC souhaite que les responsables politiques disposent d’outils pour évaluer les conséquences des actions menées contre le réchauffement climatique.

SOCIÉTAL.- Quelles leçons tirez-vous de la pandémie de la Covid-19 qui a entraîné un brutal ralentissement de l’économie mondiale ? A-t-elle accéléré la prise de conscience sur les dangers du réchauffement climatique ?

Valérie Masson Delmotte.- La pandémie n’a rien à voir avec le changement climatique. Elle a par contre révélé les fragilités de nos sociétés. Elle les a d’autant plus mises en évidence que beaucoup de pays n’étaient pas préparés. Seuls quelques pays d’Asie comme le Vietnam et la Corée du Sud touchés par l’épidémie du SRAS, (syndrome respiratoire aigu sévère) au début des années 2000, étaient préparés. Les scientifiques avaient pourtant alerté en expliquant qu’une nouvelle épidémie sanitaire éclaterait.

Cette nouvelle pandémie souligne l’importance de l’anticipation. Il est nécessaire que les pays élaborent des stratégies de gestion de risques. Les États ne doivent pas se limiter à gérer les crises.

Pourquoi n’existe-t-il pas de lien entre pandémie et changement climatique ?

Les spécialistes constatent une augmentation des zoonoses, ces maladies infectieuses transmises par les animaux aux hommes, ces dernières décennies. Ils avancent plusieurs raisons.

Plus on détruit des habitats naturels où vivent les animaux sauvages, plus ces espaces sont occupés par des animaux d’élevage et plus les contacts entre les animaux sauvages et les animaux d’élevage se développent.

Les marchés où se côtoient animaux sauvages, animaux d’élevage et population humaine très dense, favorisent la propagation des zoonoses. Les maladies infectieuses transmises par les animaux qui ne sont pas contrôlées dans un rayon de 100 kilomètres là où elles apparaissent, peuvent se répandre.

Enfin compte tenu de l’ampleur du commerce mondial, que ce soit le transport de marchandises ou de passagers, la propagation de zoonoses se déplace facilement d’un endroit à l’autre de la planète.

Certains de ces facteurs contribuent au changement climatique mais il n’existe pas de lien direct entre pandémie et changement climatique.

Les rapports des humains avec la nature évoluent-ils ?

Il y a une réelle prise de conscience que les activités humaines ont une influence sur le climat grâce aux constats dressés par les scientifiques. Un nombre grandissant de personnes observe de manière très concrète les impacts du réchauffement climatique.

Des personnes qui ne pouvaient plus accéder à la nature et aux forêts parce qu’elles vivent dans des quartiers très urbanisés, ont mesuré à quel point l’accès aux espaces naturels est important pour leur bien-être et leur équilibre. Ce phénomène est très frappant dans les sciences participatives et l’observation des insectes et des oiseaux.

 

Des personnes qui ne pouvaient plus accéder à la nature et aux forêts parce qu’elles vivent dans des quartiers très urbanisés, ont mesuré à quel point l’accès aux espaces naturels est important pour leur bien-être et leur équilibre.

 

Les Français ont redécouvert la campagne…

Nous avons rarement le temps de prendre la distance. Le confinement a permis à beaucoup de personnes de prendre du recul. Elles ont constaté que la qualité de l’air pouvait s’améliorer temporairement puis se dégrader pour revenir au niveau précédent. Elles ont compris qu’il était possible d’améliorer la qualité de l’air en planifiant des actions intelligentes au bénéfice de l’activité économique et de l’emploi.

Le changement climatique entraîne-t-il une accélération de la dégradation de la biodiversité ?

Le rapport publié en 2019 par l’organisme international IPEBES montre une dégradation de nombreux écosystèmes et une baisse de la biodiversité sous l’effet des destructions de l’habitat et des pratiques agricoles. Le changement climatique arrive en troisième position.

Dans les trois rapports spéciaux du GIEC en 2018 et 2019 que j’ai co-supervisés, les scientifiques ont étudié les conséquences du réchauffement climatique sur les écosystèmes terrestres, marins et côtiers.

Les conséquences sont-elles importantes ?

Les risques de pertes d’habitat doublent avec un réchauffement d’un degré à un degré et demi. Il est aujourd’hui d’un degré.

Les océans connaissent des vagues de chaleur plus fréquentes et subissent une acidification. Les eaux de mer se mélangent moins bien. Elles stagnent plus. La teneur en oxygène chute dans les profondeurs des premières centaines de mètres des océans.

Les récifs de coraux tropicaux et les forêts de laminaires sont particulièrement menacés. Les grands fonds marins également. Les espèces marines diminuent. Le potentiel de pêche dans les régions tropicales baisse.

L’économie de marché est-elle responsable du réchauffement climatique ?

En URSS, les résultats du communisme n’ont pas été particulièrement remarquables en matière d’environnement. En revanche, le libre marché a beaucoup de difficultés à mettre en place des solutions environnementales.

Des règles doivent-elles être imposées aux entreprises pour qu’elles prennent soin de la planète ?

Des actions de gouvernance sont nécessaires. Certains économistes proposent de fixer un prix du carbone en s’inspirant du système pollueur-payeur qui a permis d’améliorer la qualité de l’eau.

Il est important de prendre des mesures qui favorisent la transition dans des secteurs comme l’énergie, l’urbanisme, le bâtiment, l’aménagement du territoire, l’agriculture, l’alimentation, l’industrie et les grandes infrastructures.

 

La recherche d’un équilibre entre l’économie, le social et l’environnement est au coeur des objectifs des Nations Unies en matière de développement durable.

 

Faut-il étudier l’impact des investissements avant de les réaliser ?

Il est indispensable d’évaluer les émissions de gaz à effet de serre directes et indirectes provoquées par les futurs investissements. Il faut évaluer les risques et étudier les conséquences sur la biodiversité et les écosystèmes.

Il faut réaliser des stress tests climatiques et renforcer la résilience des infrastructures actuelles.

Les organisations internationales peuvent-elles aider les dirigeants politiques à prendre des décisions ?

La recherche d’un équilibre entre l’économie, le social et l’environnement est au coeur des objectifs des Nations Unies en matière de développement durable dans le cadre de l’Agenda 2030 qui comporte l’Accord de Paris sur le climat et l’Accord cadre de Sendai pour la gestion des risques et renforcer la résilience.

Malheureusement, ces appuis à la prise de décision ne sont pas utilisés par les responsables politiques pour définir des politiques publiques climatiques.

Des organismes publics utilisent-ils des outils d’évaluation ?

L’Agence Française de Développement (AFD) utilise une grille d’analyse pour ses programmes réalisés dans les pays en voie de développement. Cela lui permet de comprendre l’impact de ses investissements.

Les experts du GIEC étudient-ils la faisabilité des actions de lutte contre le réchauffement climatique ?

Bien sûr. Les experts du GIEC analysent les conditions de faisabilité économique, technologique, institutionnelle et socio-culturelle des actions possibles.

Comme il n’existe pas de solution unique, il faut innover et expérimenter. Il faut généraliser les expériences qui donnent des fruits. Le suivi doit également être rigoureux dans tous les domaines : environnemental, économique, social.

Des normes environnementales doivent-elles être inclues dans les accords internationaux ? Quelles mesures doivent être prises au niveau de l’Europe ?

Les conséquences environnementales sont peu prises en compte dans le commerce international. Il ne se passe rien si un pays signataire de l’Accord de Paris, qui s’est engagé à stopper la déforestation à l’horizon 2025, ne respecte pas ses engagements. Les États se contentent de constater que la déforestation reprend après avoir été nettement réduite pendant une dizaine d’années. Les enjeux sont européens en matière de fiscalité, de normes et de réglementations.

Les villes et les régions doivent également jouer un rôle. Il faut enfin lever les barrières institutionnelles et les freins à l’expérimentation.

Les politiques publiques climatiques françaises sont-elles efficaces ?

La France pratique la technique du silo. L’État décide une stratégie pour baisser les émissions de gaz à effet de serre puis un plan national d’adaptation au changement climatique. Mais il peine à mettre en place des déclinaisons par ministère.

Il n’y a pas d’évaluation des lois pour connaître leur impact et savoir si elles sont cohérentes avec la stratégie nationale bas carbone.

Quelles sont les conséquences de cette approche en silo ?

Le manque d’approche globale explique le retard de la France dans l’aménagement des lieux de travail ou ses difficultés à affronter les sécheresses. Cela est également visible dans les transports en commun. Notre pays gère les crises mais n’anticipe pas.

Les entreprises sont-elles engagées dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

Des entreprises de nombreux secteurs dont l’agro-alimentaire, le bâtiment, la grande distribution, l’industrie, sont décidées à mener des actions « vertes » car elles deviennent des avantages compétitifs.

Elles mettent en place des indicateurs et des méthodologies rigoureuses. Elles analysent les cycles de vie qui permettent de cartographier les produits émettant le plus d’émissions de gaz à effet de serre.

Certaines entreprises font des choix difficiles car les investissements n’ont pas toujours une rentabilité immédiate.

D’autres commencent à rémunérer leurs salariés et leurs cadres dirigeants en intégrant leur contribution à la performance environnementale.

Cette démarche est récompensée. Des acteurs économiques qui ont adopté des démarches de ce type, ont réalisé de bonnes performances économiques malgré la pandémie de la Covid-19.

La transition écologique crée-t-elle des emplois ? Des efforts de formation sont-ils nécessaires ?

L’emploi et la formation sont des sujets essentiels. L’Organisation Internationale du Travail s’est emparée dès le départ de ce dossier.

Il faut protéger l’emploi et former les salariés dans tous les secteurs. Il faut reconvertir des salariés qui travaillent dans les centrales à charbon. Mettre en place des politiques de soutien dans le secteur automobile qui va produire des véhicules électriques. Réfléchir au recyclage des batteries électriques. La rénovation énergétique qui va créer des emplois aussi bien chez les industriels que chez les artisans, exige des investissements en formation.

Ces mesures ne doivent pas être prises uniquement au niveau national. Les régions peuvent être les chefs de file de la formation climatique en coopération avec les chambres des métiers.

Les participants à la Convention Citoyenne pour le Climat ont refusé de débattre de la taxe carbone. N’est-ce pas regrettable ?

Les citoyens qui ont participé à la Convention Citoyenne pour le climat n’ont pas voulu être utilisés par le gouvernement. Ils sont restés en retrait sur la fiscalité et le mix-énergétique. Ils estiment que ces choix politiques ne relèvent pas de leur responsabilité de citoyen.

 

Les consommateurs doivent être mieux informés. Il faut faire confiance à leur intelligence et à leur curiosité.

 

Êtes-vous favorable à la mise en place d’une taxe carbone ?

Imposer une taxe carbone sans réfléchir à l’équilibre de la fiscalité est problématique. Le rapport 2020 du Haut Conseil pour le climat aborde ce sujet en consacrant des pages à la notion de transition juste et perçue comme juste. Il propose plusieurs recommandations sur ce sujet essentiel.

Les citoyens ne portent-ils pas une part de responsabilité dans la lenteur avec laquelle les mesures en faveur du changement climatique sont prises ? Comment faire évoluer les mentalités ?

C’est une question de gouvernance. Des décisions peuvent être prises au niveau des secteurs d’activité. Des accords de branche permettent de valoriser les bonnes pratiques.

Des solutions déjà opérationnelles existent-elles ?

Elles existent. C’est la grande différence par rapport à il y a une trentaine d’années. Aujourd’hui, il faut changer d’échelle et aller plus vite.

Faut-il encourager les expérimentations ?

Les expérimentations peuvent jouer un rôle essentiel. J’ai rencontré des dizaines d’agriculteurs en Ile-de-France et dans le Pays basque qui expérimentent des pratiques nouvelles et échangent entre eux.

Certains pratiquent une agriculture de conservation qui améliore la  qualité des sols. D’autres se lancent dans le bio pour avoir un revenu plus stable et plus élevé ou font plusieurs cultures par an sur une même surface : une pour la production de biomasse pour la méthanisation et une autre de céréales. Ces actions d’intensification soutenable réduisent la pression sur les terres. Cela permet de nourrir les populations tout en préservant la biodiversité. Un paysan et sa fille étudiante à l’école Agro ParisTech réalisent des expériences sur une très grande parcelle.

J’ai aussi discuté avec des représentants de la FNSEA, de la Confédération paysanne. J’ai été frappée par la qualité de leurs réflexions.

Que souhaitent les agriculteurs ?

Les agriculteurs souhaitent percevoir des revenus décents, être reconnus comme des acteurs positifs de la transition écologique. Ils veulent valoriser une agriculture porteuse de solutions. Ils demandent des systèmes qui permettent de faire le suivi de la qualité du carbone dans les sols et des émissions de gaz à effet de serre. Ils veulent pouvoir comparer les résultats des différentes expérimentations et être soutenus quand leurs pratiques ont des résultats positifs.

Quelles mesures peuvent aider les agriculteurs à changer leurs pratiques ?

Une agriculture soutenable qui rémunère justement les agriculteurs, qui assure la sécurité alimentaire, qui propose des prix abordables aux consommateurs, qui préserve la qualité des sols et des eaux et qui n’émet pas des gaz à effet de serre mais en stocke, est possible à condition de ne plus pratiquer la politique du silo.

Développer l’agriculture « soutenable » ne se réduit pas à changer des pratiques agricoles. Elle exige de faire des choix en matière d’alimentation, de politique de santé publique. Il faut aussi mener des réflexions sur les systèmes alimentaires territoriaux. Ces décisions ne sont possibles que si plusieurs ministères travaillent ensemble.

Les nombreux économistes qui travaillent sur ce sujet, ne l’abordent pas uniquement sous l’angle du climat. Car certains outils économiques ne sont pas du tout adaptés. Le modèle du prix Nobel d’économie William Nordhaus est tellement simpliste qu’il en est ridicule.

Comment sensibiliser les consommateurs ?

Les consommateurs doivent être mieux informés.

Il faut faire confiance à leur intelligence et à leur curiosité. Ils connaissent l’impact sur leur santé des produits vendus en grande surface grâce au Nutriscope mais ils ne disposent d’aucune information sur l’empreinte environnementale. Exception faite des labels. Quand nous achetons un véhicule, nous avons des informations sur sa consommation à l’usage mais aucune information sur l’empreinte environnementale de sa production.

Quels accords illustrent l’accélération de la prise de conscience des responsables politiques et économiques ?

Le protocole de Kyoto signé le 11 décembre 1997 lors de la troisième conférence des parties à la convention (COP3). C’est l’un des premiers accords internationaux qui fixe des engagements chiffrés pour les seuls pays développés.

Le Grenelle de l’environnement initié par le président de la République Nicolas Sarkozy peu après son élection entre le 6 juillet et le 25 octobre 2007. Les syndicats, les entreprises, les consommateurs y ont participé.

L’Accord de Paris signé le 12 décembre 2015 lors de COP21. La prise de conscience des entreprises et de la finance est montée en puissance à partir de ce moment. Des associations d’entreprises se sont emparées des enjeux climatiques. Mais l’accélération de la prise de conscience n’est pas seulement liée aux constats des scientifiques et aux accords internationaux. Elle vient aussi de l’expérience de chacun dans sa vie quotidienne et professionnelle. La canicule de l’été 2003 en France a frappé les esprits car il a fallu protéger les personnes les plus fragiles.

Les importantes inondations en Thaïlande qui avaient provoqué en 2011 l’arrêt d’usines fabriquant des disques durs, ont fait prendre conscience aux dirigeants des secteurs informatique et high tech de nouveaux risques de vulnérabilité. La pandémie de la Covid-19, qui a éclaté en 2019, a créé un véritable choc dans le monde entier.

Quelles sont les populations les plus touchées par la crise économique provoquée par la crise sanitaire ?

Nous vivons une crise majeure. Les effets économiques et sociaux de la crise sanitaire sont violents. Je suis particulièrement préoccupée par l’emploi des jeunes. Un rapport du Programme des Nations Unies  pour le développement montre que ce sont les jeunes qui ont le plus souffert des conséquences de la crise de 2008-2009. Ils ont connu des difficultés d’accès à l’emploi durant presque une décennie.

 

Les jeunes, notamment ceux des pays en développement, ont pris conscience de trois enjeux : la destruction des écosystèmes ; le changement climatique et ses conséquences ; les inégalités.

 

Les manifestations de jeunes qui se sont déroulées dans de nombreux pays dont la France, ont-elles un impact sur les scientifiques, les responsables politiques et économiques ?

La co-supervision des rapports spéciaux du GIEC m’amène à travailler avec des chercheurs du monde entier et à participer à des réunions sur toute la planète.

J’ai constaté lors de ces rencontres que les jeunes, notamment ceux des pays en développement, ont pris conscience de trois enjeux : la destruction des écosystèmes ; le changement climatique et ses conséquences ; les inégalités : celles entre pays, entre générations, entre groupes sociaux d’un même pays. Ils refusent les inactions et sont impatients d’agir.

Avez-vous confiance en cette jeune génération « climat » ?

J’ai de la tendresse pour ces jeunes. Je les appelle la génération anthropocène. Le mot anthropocène a été utilisé dans les années 2000 par le météorologue et chimiste néerlandais Paul Joseph Crutzen, prix Nobel de chimie en 1955, pour désigner l’époque qui a débuté à la fin du XVIIIème siècle avec la révolution industrielle.

Pendant cette période, les activités  humaines ont certes amélioré la vie de beaucoup de personnes dans le monde, mais elles ont aussi entraîné de graves effets négatifs sur les écosystèmes, sur la nature. Cela a permis de prendre conscience du réchauffement climatique et des limites des ressources de la planète.

Comprenez-vous le phénomène Greta Thunberg, l’adolescente suédoise militante devenue une égérie ?

La génération « climat » ne se réduit pas au phénomène Greta Thunberg. Les jeunes Français qui ont 20 ans, ont grandi avec le réchauffement climatique, le recul des glaciers, la disparition des espèces. Cela a façonné leur manière de penser leur place dans le monde.

Je donne des cours dans les universités en France et à l’étranger et dans des écoles d’ingénieurs. Je rencontre des jeunes urbains instruits qui veulent être porteurs de solutions et parfois créer leur entreprise. Notamment les élèves ingénieurs. Ils cherchent à avoir un impact positif et avoir des pratiques cohérentes avec leurs valeurs alors que ma génération pratiquait la dissonance cognitive.

Elle était consciente des enjeux mais ne mettait pas en place des solutions à la hauteur des enjeux dans sa vie personnelle et professionnelle.

Certains jeunes européens et américains ne se déplacent qu’en transports en commun ou à vélo. D’autres font attention à leurs pratiques alimentaires.

Les entreprises le constatent. Elles ont parfois du mal à attirer et fidéliser des jeunes recrues très qualifiées impatientes que leurs employeurs s’engagent dans la transition écologique.

Mais la transition écologique va demander du temps…

C’est exact. C’est pourquoi je n’utilise jamais le terme urgence climatique qui donne l’impression que nous devons agir vite et sommes le dos au mur. Cela peut nous amener à mal agir. Certaines pistes m’inquiètent. Par exemple, l’utilisation croissante de la biomasse pour remplacer les énergies fossiles, peut provoquer des risques majeurs de déforestation, d’atteinte aux droits des populations locales, de destruction d’écosystèmes.

Nous avons donc besoin de mesurer les risques et les effets indésirables de chaque solution. Nous devons agir intelligemment pour construire des transitions justes, pour bâtir une autre forme de développement soutenable équilibré.

Quel est votre engagement ?

Chercheuse payée par l’argent public, je souhaite que les connaissances scientifiques soient partagées avec le plus grand nombre. Je mène des actions pour que les connaissances sur le climat fassent partie de la culture générale et soient incluses dans les formations de l’éducation nationale. De l’école primaire à l’université et aux grandes écoles.

J’accorde beaucoup d’importance à cet engagement car beaucoup de personnes n’ont pas les clés pour saisir l’ampleur des problèmes et analyser quelles sont les actions possibles.

Comment améliorer le dialogue entre les scientifiques du GIEC et les acteurs de l’entreprise ?

Les rapports du GIEC sont réalisés par des experts académiques avec la participation de représentants des entreprises. Ces états des lieux sont rédigés dans un langage et un style difficilement compréhensibles par les non-spécialistes. Il est important d’employer un vocabulaire commun.

Dans le rapport sur le 1,5 degré, le GIEC a ainsi présenté une adaptation rédigée pour les décideurs qui gèrent les villes. Une autre adaptation a été rédigée pour les financiers.

Je souhaite que le dernier rapport sur le climat que je co-supervise, auquel 230 auteurs de 60 pays ont participé, puisse être « traduit » pour être lu par les gestionnaires de risques, les actuaires, les assureurs et les réassureurs.

Il est essentiel que les acteurs de chaque secteur économique s’approprient les travaux du GIEC. Il faut créer des ponts entre les communautés. Cela permettra de construire ensemble des décisions.

Propos recueillis par Yann Le Galès

À propos de :

Valérie Masson- Delmotte, directrice de recherche au CEA (Commissariat à l’énergie atomique), travaille au laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE) de l’Institut Pierre Simon Laplace à l’université Paris Saclay où elle est responsable du groupe « Dynamique et archives du climat ». La docteure en physique, diplômée de l’école Centrale à Paris, s’intéresse à l’évolution du climat, sur des échelles de temps allant des derniers siècles jusqu’aux glaciations, et à l’apport des climats passés pour tester le réalisme des modèles de climat. Elle a participé à deux campagnes de terrain au nord du Groenland.

Valérie Masson-Delmotte a contribué à la rédaction des 4ème et 5ème rapports du GIEC (2007 et 2013) et au rapport Antarctic Climate and Environment (2009). La co-présidente du groupe de travail sur les bases physiques du climat du GIEC depuis 2015 est l’une des 13 membres du Haut Conseil pour le climat installé le 27 novembre 2018 par le président de la République Emmanuel Macron.

Valérie Masson-Delmotte est l’auteure de plusieurs ouvrages pour le grand public dont Climat : le vrai et le faux (aux éditions Le Pommier, 2011) et Les expéditions polaires (avec G. Jugie, aux éditions Le Pommier, 2007).

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