Sociétal - Suzanne Berger
La mondialisation

Suzanne Berger : La compatibilité entre mondialisation et démocratie n'est pas une idée utopique

#La mondialisation Le grand témoin

Alors que les dirigeants et les économistes sont de plus en plus nombreux à affirmer que la crise du coronavirus va accélérer la remise en cause de certaines certitudes sur la mondialisation, la professeure de sciences politiques au MIT analyse comment l'action publique menée dans les territoires peut renouveler la mondialisation.

SOCIÉTAL.- Que peuvent faire les décideurs publics pour rapprocher mondialisation et démocratie ?

Suzanne Berger.- Il est important de se souvenir que mondialisation et démocratie se sont déjà rejointes dans notre histoire entre 1870 et la Première Guerre mondiale. Ce fut une période de consolidation démocratique avec un suffrage élargi, l’instauration de taxes sur les capitaux et sur les revenus et le début de l’État providence. Cette compatibilité entre mondialisation et démocratie n’est donc pas une illusion ou une idée utopique ! Cela donne un certain optimisme pour la suite. La question qui se pose aujourd’hui est de renouveler la démocratie et de proposer autre chose que ce qui a été mené ces 30 dernières années et qui a conduit à une contestation de la démocratie.

Quelles sont les solutions ?

Il me semble qu’il faut en premier lieu imaginer une action publique  qui ne serait pas seulement menée au niveau national, à Washington ou à Paris, mais dans les territoires. Regarder ce qui se passe aux États-Unis avec notre président qui tente de bloquer certaines avancées en matière de politiques climatiques et de législation environnementale : ce sont les états, tels ceux de New York, de Californie ou du Massachusetts, qui avancent concrètement et qui aident des villes, qui ont été sinistrées après le déclin d’industries, à se reconstruire en intensifiant notamment le lien entre la recherche et le développement d’activités et d’industries nouvelles. Prenez l’exemple de la Pennsylvanie et de Pittsburgh : l’université Carnegie Mellon via ses recherches sur la robotique est par exemple parvenue à attirer Uber.

Vous aviez remis en 2016 un rapport sur les dispositifs de soutien à l’innovation en France aux ministres de l’époque, Emmanuel Macron (Économie, industrie et numérique) et Thierry Mandon (Enseignement supérieur et recherche) dans lequel vous releviez les conditions du rapprochement entre établissements de recherche et tissu entrepreneurial. Ce lien entre universités et industries peut-il être intensifié en France ?

La France dispose d’excellentes universités mais il existe aujourd’hui des « écrans », des structures intermédiaires qui se sont développées sous différentes formes et différentes appellations et qui sont davantage des freins que des accélérateurs. Il faudrait une intégration des processus de valorisation de l’innovation au sein même des universités et des établissements supérieurs de recherche. Et les laboratoires des universités devraient être encouragés à davantage travailler sur les domaines des technologies nouvelles. La formation est essentielle. Pourtant en France comme aux États-Unis, on se concentre essentiellement sur les compensations financières aux chômeurs touchés par la fermeture des industries traditionnelles. En n’insistant pas suffisamment sur la formation, on ne permet pas à celles et ceux qui perdent leur emploi de se projeter dans de nouvelles perspectives professionnelles, de nouveaux métiers.

Il faudrait une intégration des processus de valorisation de l’innovation au sein même des universités et des établissements supérieurs de recherche.

Ce lien entre recherche et secteur privé est-il plus évident pour les startups, souvent fondées par des étudiants au sortir de l’université ?

Plus de la moitié des startups meurent quelques années après leur création et les emplois créés initialement sont alors supprimés. On a trop insisté sur les startups… Il faut aussi insister sur les entreprises déjà installées et qui ont des besoins de main d’oeuvre spécifiques. Uber s’est rapproché de l’université de Pittsburgh parce que cette entreprise cherchait des ingénieurs pour porter son développement. Les universités doivent être capables de répondre à ce genre de sollicitation.

Quel rôle peuvent jouer les mobilités ?

Un rôle essentiel ! Des études sur cette problématique ont été menées, je pense notamment aux travaux de l’économiste de Harvard Raj Chetty sur le destin et le parcours de citoyens sur une période de 40 ans selon les quartiers de leurs naissances et de leurs écoles. Il a démontré que des enfants pauvres dans des villes pauvres peuvent avoir des trajectoires très, très différentes. Raj Chetty insiste sur les politiques de logement et la possibilité de relocaliser des familles là où l’on sait qu’elles auront de meilleures chances. Il ne s’agit pas de dire à certaines de ces familles de s’installer dans la Silicon Valley ou dans des quartiers où le logement est cher : cela n’aurait évidemment aucun sens. Mais il est possible de leur proposer des endroits où le logement est similaire et où elles auront davantage de chances de donner des perspectives à leurs enfants. Réactiver les mécanismes de mobilité sociale est possible et nécessaire. Car les Américains acceptent plus ou moins bien les inégalités sociales, mais seulement à condition que leurs enfants aient une vie meilleure que la leur.

La répartition des gains de productivité vous paraît également primordiale…

Une petite partie de la population a capté l’essentiel des gains de productivité de ces 30 dernières années. Les familles pauvres et moyennes n’ont ainsi quasiment rien perçu en matière de progression de revenus. Jusque dans les années 1960, la répartition était favorable à celles et ceux qui travaillaient. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et les gens en prennent conscience. Aux États-Unis, le président Trump a accentué ce constat en baissant les taxes et les impôts des plus riches et en augmentant taxes et impôts sur tout le reste. Ce fossé qui en matière de revenus sépare la petite fraction la plus aisée du reste de la population s’élargit au risque de fracturer définitivement la société.

Vos travaux portent également sur la représentation des travailleurs et des citoyens. Comment donner un souffle nouveau à la représentation alors que partis et syndicats sont en perte de vitesse ?

La représentation doit prendre des expressions nouvelles. Aux États-Unis, la législation a été très punitive pour les syndicats avec un contrôle plus fort sur les élections et sur les « règles du jeu ». Cette législation pourrait être revue pour faciliter la syndicalisation qui aujourd’hui concerne moins de 10% des travailleurs. Certains grands patrons constatent que cet affaiblissement des syndicats contribue à nourrir le populisme. Car celles et ceux qui sont en colère n’ont plus de canal d’expression et leur colère peut prendre de fait des formes radicales. Cela tient aussi aux évolutions du monde industriel. Auparavant, les usines automobiles et industrielles rassemblaient plusieurs milliers de personnes au même endroit. Les industries sont aujourd’hui plus petites et plus éclatées, avec dans le secteur des services, des travailleurs indépendants qui peuvent plus difficilement communiquer et échanger entre eux.

Vous évoquez dans vos publications de nouvelles arènes d’expression. Quelles formes pourraient-elles prendre ?

L’échelle locale est le niveau pertinent. On a vu avec quel enthousiasme les discussions ont été menées en France après le déclenchement du mouvement des Gilets jaunes. Les gens se sont engagés de manière extraordinaire ! On pourrait imaginer que dans les villes, soient désormais systématiquement mis en débat quelques enjeux  essentiels pour le territoire. Il faudrait que cela devienne un mécanisme récurrent plutôt qu’un phénomène exceptionnel en réponse à une crise. Les maires et les élus locaux seraient les acteurs centraux du dispositif plutôt que le Président de la République, comme on l’a vu dans le Grand débat national organisé en France.

Le national ne doit donc plus contourner le local ?

Beaucoup se joue en effet dans les territoires. C’est la raison pour laquelle je suis hostile à l’utilisation des référendums. Le Brexit illustre les raisons pour lesquelles le référendum ne fonctionne pas, avec un choix limité à « oui » ou « non » alors que la décision publique est tellement plus complexe. Les gens ont voté en Angleterre sur la base d’informations fournies qui en grande partie étaient fausses. Le référendum est réducteur, il donne des résultats parfois lamentables… Il faut au contraire des instances locales permettant de disposer d’informations techniques venant d’experts et mises en discussion, avec la possibilité d’échanger et d’apporter des regards croisés.

Jusque dans les années 1960, la répartition était favorable à celle et ceux qui travaillaient. Ce n'est plus le cas aujourd'hui et les gens en prennent conscience.

De manière générale, la participation citoyenne n’est-elle pas trop souvent une caution pour des élus qui en bout de course prennent seuls les décisions ?

Si l’élu local propose de débattre sur des sujets d’importance pour le territoire et si ces discussions sont riches, contradictoires et forces de propositions, comment oserait-il aller contre ce qui aurait été formulé ? Dans certaines villes des États-Unis, je pense notamment à la Nouvelle-Angleterre, des réunions sont très régulièrement organisées permettant à chacun de participer et de s’exprimer sur la conduite des affaires publiques. Cela pourrait se décliner ailleurs, à l’échelle des quartiers dans les villes d’importance, sur des sujets précis. Par exemple : faut-il augmenter les impôts pour construire une nouvelle école ? Chacun peut venir s’exprimer et le conseil municipal, instruit de ces débats, peut prendre une décision éclairée qui en tient compte.

Mais comment toucher toute la population, y compris celles et ceux qui n’ont pas les outils ni les usages, telles peut-être les personnes âgées ou les personnes moins instruites ?

Aux États-Unis, les personnes âgées participent beaucoup aux affaires publiques et l’âge moyen de l’électeur de Donald Trump est plus élevé que la moyenne. Ce sont des personnes plus âgées et ayant du temps à donner qui se sont investies dans le Tea Party, qui a précédé et préparé le phénomène Trump… Au-delà, il faut bien sûr faire en sorte de s’adresser à tout le monde. Et il ne faut surtout pas oublier les partis politiques. Les gens ont souvent des revendications très diverses : ils ne veulent pas payer d’impôts mais veulent trois nouvelles écoles… C’est le rôle des partis et des politicien(ne)s que de prendre en compte toutes les revendications, d’essayer d’en tirer une politique publique cohérente et de convaincre que les sacrifices en valent la peine. Prenez l’exemple du climat : aux politiques d’écouter les revendications actuelles mais aussi et surtout de considérer les enjeux de long terme dans un horizon dépassant les intérêts actuels de la population. Les femmes et les hommes politiques doivent avoir suffisamment de charisme pour convaincre et donner des perspectives. Ou comment agir en dépassant les envies de court terme. Ce n’est pas simple !

La tension sur la dépense publique oblige-telle à accélérer les projets de transformation au sein des organisations ?

Deux grandes universités se côtoient à Pittsburgh. Elles étaient en concurrence et n’avaient aucune raison de travailler ensemble. Les élus de la ville et de l’état de Pennsylvanie leur ont demandé de mener ensemble certaines actions pour bénéficier de crédits du Congrès, de Washington. L’État fédéral soutient des projets portés par les états, les villes ou les universités mais à condition que les élus locaux soient à fond derrière ces initiatives. La tension sur la dépense publique oblige à se rassembler et à changer nos manières de faire. Tant mieux !

Et à mener des projets en lien avec le secteur privé ?

Les universités américaines nous imposent, nous, professeurs, de travailler au maximum un jour par semaine pour une autre organisation. L’enseignant qui lancerait sa startup doit donc choisir entre l’université et la startup parce que l’université considère qu’il ne peut être concevable de lancer son entreprise et de n’y travailler qu’un seul jour par semaine. L’université Carnegie Mellon de Pittsburgh a modifié cette règle lorsqu’Uber est venu dans la ville pour développer son projet de voiture autonome. L’entreprise voulait embaucher ses enseignants à des salaires supérieurs à ce qu’ils touchaient. Pour les garder dans ses effectifs, elle a autorisé ses professeurs à travailler jusqu’à 75% de leur temps. L’université a fait des concessions, Uber également, qui aurait aimé disposer des enseignants à 100%. Donc oui : un rapprochement entre public et privé est possible. Je ne suis pas sûre qu’une telle concession des deux côtés serait possible en France mais d’autres mécanismes sont envisageables, comme je l’avais proposé aux ministres Emmanuel Macron et Thierry Mandon lorsque j’avais remis mon rapport au gouvernement français voilà 4 ans. Il faut inventer des dispositifs selon les situations. À l’époque, les choses s’étaient focalisées sur la manière dont l’État pourrait bénéficier de l’argent des licences développées dans les universités. Mais ces licences ne rapportent pas autant d’argent que certains peuvent l’espérer. Ainsi aux États-Unis, peu d’universités ont gagné beaucoup. L’université du Wisconsin, qui avait découvert un anticoagulant dans les années 1940 utilisé pour les personnes victimes de crises cardiaques, ou encore l’université de Floride qui avait bénéficié de sa licence sur une boisson pour sportifs (ndlr : Gatorade, créée dans les années 1960 par une équipe de scientifiques) sont des exemples qui font figure d’exception. Mais il y a l’idée de rendre à la société ce qu’elle nous apporte car même une université privée comme le Massachusetts Institute of Technology est financée par des fonds publics. Donc comment ne pas avoir le sentiment qu’il faut rendre cela aux contribuables ? Par ailleurs, les chercheurs comprennent certainement mieux que quiconque la manière dont un produit peut servir la population. En cela, il est nécessaire de rendre les frontières entre entreprises, industries et universités plus poreuses, mais en instaurant des règles strictes de fonctionnement entre les uns et les autres.

La situation internationale est de plus en plus complexe, les choses se tendent à Washington comme à Paris… Comment voyez-vous la situation évoluer sur les deux prochaines années ?

Je suis très pessimiste sur ce qui peut nous arriver dans les deux ans à venir, mais je reste persuadée que nous disposons des leviers, des idées et des personnes pour avancer. Les candidats aux primaires démocrates ont de bonnes idées... Il faut y croire !

Entretien réalisé par Sylvain Henry, rédacteur en chef d’Acteurs Publics et membre du comité éditorial de Sociétal.

À propose de Suzanne Berger

Suzanne Berger est née en 1939. Elle est historienne et politologue américaine, professeure de sciences politiques à l'Institut de technologie du Massachusetts (MIT) et directrice de l'Initiative scientifique et technologique internationale du MIT.

En tant que chef de file en politique comparée et en économie politique, elle a souligné le rôle central de la politique dans la médiation et la réorientation de forces apparemment transcendantes, telles que la modernisation économique et la mondialisation.

Elle a étudié au Antioch College pendant deux ans avant d’être transférée à l’Université de Chicago, où elle a obtenu son baccalauréat avec distinction en 1960. Elle a ensuite étudié à l’Université de Harvard où elle a obtenu une maîtrise et un doctorat.

Dans Comment nous sommes en concurrence, sur la base d'une étude de cinq ans par le Centre MIT Industrial Performance, elle présente le résultat des études de cas de plus de 500 entreprises internationales à découvrir quelles pratiques réussissent dans l' économie mondiale d'aujourd'hui, qui échouent, et pourquoi. Elle brosse un tableau bien plus compliqué que les présentations en noir et blanc de la plupart des promoteurs et des opposants à la mondialisation. Une main-d'œuvre bon marché n'est pas la solution, la délocalisation n'est pas une fatalité et les voies ouvertes aux entreprises sont beaucoup plus vastes qu'on ne l'imagine généralement.

Suzanne Berger était membre de la Commission sur la productivité industrielle du MIT, dont le rapport, Made in America, analysait les faiblesses et les forces de l'industrie américaine dans les années 1980. Elle est également associée de recherche et membre du comité du Centre d'études européennes Minda de Gunzburg de l'Université Harvard.

Elle a été vice-présidente de l’American Political Science Association et présidente fondatrice du comité mixte sur l’Europe occidentale du Social Science Research Council. Elle est l'ancienne présidente du département de science politique du MIT. En plus de diriger l’initiative scientifique et technologique internationale du MIT, elle est également fondatrice et directrice du programme MIT-France.

Suzanne Berger a été élu membre de l'Académie américaine des arts et des sciences en 1978. Elle est également chevalier de la Légion d'Honneur en France.

Elle est également membre du conseil d'administration de BNP Paribas.