La directrice générale d'Engie explique comment le groupe de services participe au changement d'un « système à bout de souffle » et se réinvente avec la transition zéro-carbone.

SOCIÉTAL.- Guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. Montée du protectionnisme. Tension avec l’Iran. Dirigeants imprévisibles. Est-ce la fin de la mondialisation porteuse de prospérité et du libre-échange ? Est-ce le temps de « la loi du plus fort » ?

Isabelle KOCHER.- L’ordre mondial est toujours une tension entre le droit international et la tentation de la force. L’essentiel est que le dialogue ne soit jamais rompu car c’est ainsi que nous pouvons faire progresser le respect des règles. Le président de la République l’a démontré lors du G7 à Biarritz : pour obtenir des résultats, il ne faut pas ostraciser, il faut parler, échanger, rapprocher les points de vue.

Brexit. Populisme. Ralentissement économique. Pessimisme. La dirigeante d’un géant mondial de l’énergie et la citoyenne sont-elles inquiètes pour l’avenir de l’Europe ?

Nous avons aussi vu lors des élections européennes de mai 2019 que la participation avait augmenté presque partout en Europe, que les partis avec une parole forte sur l’action climatique avaient attiré un plus grand nombre d’électeurs. La nomination d’Ursula von der Leyen et son discours d’investiture devant le Parlement européen montrent aussi que l’Union européenne est consciente de ses imperfections et entend y travailler. Aux grands problèmes de notre temps, l’inquiétude ne constitue jamais une réponse. L’action oui.

Pourriez-vous dialoguer avec des dirigeants populistes élus à la tête d’un pays ?

Tous les dirigeants dialoguent quand ils gouvernent. Je leur présenterai des solutions concrètes à des problèmes concrets. Il est important de créer les conditions qui créent de l’espoir, et de proposer une vision positive. Le populisme surfe sur le pessimisme et l’absence d’espoir. Dans un grand nombre de pays où nous sommes présents, nous le sommes depuis plusieurs décennies. Les contrats que nous signons sont des contrats à 20 ans, à 30 ans. Le temps d’Engie est toujours plus long que celui des mandats politiques.

Comment rétablir la confiance ?

La confiance ne se décrète pas, elle se construit. Elle se construit par l’action et par la cohérence entre les paroles et l’action. Mais la confiance n’est pas qu’une affaire de preuve. La confiance se construit grâce à des méthodes de communication ouvertes, où l’on n’avance pas masqué. Il s’agit de transmettre des valeurs dans la relation, humanité et empathie.

Les manifestations contre le réchauffement climatique se sont multipliées en Europe et dans le monde. Les jeunes sont en première ligne.

En France, les gilets jaunes ont manifesté pour demander plus de pouvoir d’achat. Comment analysez-vous ces phénomènes contradictoires ?

On ne comprend pas ces mouvements si on ne les voit pas comme les deux faces d’une même pièce. D’un côté, le réchauffement climatique est due à la transformation en richesses des sources d’énergie fossile. De l’autre, la crise des gilets jaunes est l’interrogation d’une partie de la société sur le devenir de son mode de vie face à la fin des énergies fossiles, l’augmentation de leur coût et les conséquences sur les mécanismes de solidarité, notamment territoriale. Le système est à bout de souffle et craque de partout. Je suis convaincue que c’est en le changeant complètement que l’on apportera des réponses aux angoisses de fin du monde et aux angoisses de fin du mois. La transition zéro-carbone est une occasion de nous réinventer.

La jeune suédoise Greta Thunberg, 16 ans, est devenue l’égérie de la lutte contre le réchauffement climatique. Elle a parlé au sommet de Davos. Elle est reçue par des chefs d’état, des parlementaires et à l’ONU. N’est-ce pas inquiétant qu’une adolescente fasse la leçon à des dirigeants politiques et économiques ?

Oui c’est inquiétant qu’il ait fallu attendre une porte-parole aussi inattendue pour que des dirigeants commencent à s’intéresser au sujet ! Nous ne sommes pas sur la courbe qui nous permettrait de limiter à 2 degrés le réchauffement climatique d’ici la fin du siècle alors que c’est l’engagement des accords de Paris, c’est donc bien que les dirigeants de la planète ont besoin d’une piqure de rappel. Vous ne m’entendrez jamais dire du mal de quelqu’un qui s’engage pour le climat. J’ai trop souvent entendu que l’on reprochait aux jeunes leur apathie. Voilà une génération qui se soucie de son avenir et du monde que nous allons lui léguer. Qui sera sur cette terre en 2070 ? C’est bien eux !

Les ONG vont-elles devenir des interlocuteurs de plus en plus importants des entreprises ?

Elles le sont déjà ! L’ampleur des changements économiques et sociaux requis pour une lutte efficace contre le changement climatique nécessite des solutions qui sont toujours partenariales. On ne permet pas l’accès à l’énergie décarbonée d’un village zambien en larguant des panneaux photovoltaïques depuis un hélicoptère. Il faut s’engager avec les communautés locales, comprendre comment ils consomment, comment ils sont soignés, quel est leur accès aux services financiers, etc. Quand nous construisons une centrale solaire en Afrique du Sud, à Kathu, nous avons besoin des ONG pour trouver et former la main d’œuvre locale qui permettra ainsi à la centrale de s’inscrire dans la durée. Quand nous voulons déployer en France la chaudière à 1€, nous avons besoin des associations d’aide aux plus démunis pour identifier les foyers en précarité énergétique et les aider dans leur démarches car ils ont aussi bien souvent des difficultés dans l’accès aux droits. Je pourrais multiplier les exemples.

Le 18 décembre 2018 en pleine crise des gilets jaunes, vous avez cosigné avec 12 autres dirigeant de grands groupes dont Carrefour, Danone, Orange, Accor, Axa, BNP Paribas, Schneider Electric, et Sodexo une tribune plaidant pour « que l’économie de notre pays soit plus inclusive » dans le quotidien Le Monde. Est-ce la dirigeante ou la citoyenne qui a pris cet engagement ?

Si vous me permettez, votre question est celle de l’ancien monde. Quand le matin, les collaborateurs d’Engie arrivent sur leur lieu de travail, ils ne laissent pas leurs convictions sur le pas de la porte. On ne choisit pas le vélo pour aller au travail, on ne réduit pas ses déchets à la maison, pour tout oublier de cet engagement dans le cadre professionnel. Les collaborateurs d’Engie, c’est aussi vrai de nos actionnaires et de nos clients, sont à la recherche de l’authenticité et de la cohérence dont nous parlions tout à l’heure.

Ma tâche de directrice générale d’Engie est de créer de la valeur pour les actionnaires et les collaborateurs du groupe en servant la transition zéro-carbone de nos clients. Pour accomplir au mieux cette tâche, nous avons besoin de sociétés et de communautés fortes. Nous avons besoin que tous les talents puissent s’exprimer et contribuer au progrès économique et social et à l’innovation. C’est pourquoi cette tribune et ses propositions traçaient des perspectives pour des actions nouvelles, dans un débat public dont je trouve parfois qu’il manque d’imagination.

Est-il plus difficile de prendre des décisions à long terme dans un monde en pleine transformation et soumis à des vents contraires ?

Maintenir le cap sur le long terme est à l’évidence encore un challenge dans l’économie contemporaine. Le premier métier d’Engie était de produire de l’énergie et d’être rémunéré pour cela. Désormais, nous aidons nos clients à consommer moins et nous sommes rémunérés pour cela. Quand nous avons lancé cette transformation en 2015, nous avons été pris pour des naïfs mais les résultats sont là. Nous avons baissé nos émissions de CO2 de 56%. Le groupe qui avait enregistré moins 15% de croissance en 2015, a connu une croissance de 5% en 2018. Il est aussi plus profitable et nous avons reçu 80% de candidatures spontanées en plus en 2018.

Quand le groupe Engie cessera-t-il d’exploiter des centrales à charbon ?

Nous souhaitons fermer les centrales à charbon le plus rapidement possible. Dans les pays concernés, la décision ne nous appartient pas car ces centrales sont souvent nécessaires pour assurer la sécurité énergétique. Le rythme dépend donc des gouvernements et des régulateurs nationaux. Nous sommes là pour dialoguer avec eux et construire des alternatives décarbonées.

Les ménages consommeront-ils plus ou moins d’énergie demain ?

La baisse des consommations est d’ores et déjà inscrite dans les stratégies nationales de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La question qui m’intéresse en tant que chef d’entreprise est d’offrir aux ménages les moyens de mener cette baisse des consommations sans perdre en confort de vie et en confort d’usage.

Les investisseurs récompensent-ils les entreprises qui ont un engagement sociétal ?

Permettez-moi d’abord de faire une précision. Il n’y a pas d’un côté la performance financière et de l’autre la performance sociale et environnementale, à côté de la finance,

comme un supplément d’âme. Il n’y a qu’une performance de l’entreprise, une performance globale. Notre valeur en bourse est aujourd’hui sans doute la même que si nous produisions de l’électricité à partir de charbon à 100%. Notre action a certes progressé de 24% en trois ans. Mais c’est uniquement parce que nous avons amélioré notre profitabilité (2,5 milliards d’euros de résultat net) en augmentant le nombre de nos clients. Je crois que les investisseurs et les marchés financiers doivent changer de lunettes. Qui veut faire croître son portefeuille boursier doit s’intéresser à la capacité des entreprises à créer de la valeur sur le long terme or les activités carbonées ont une date de péremption.

Les consommateurs et les citoyens souhaitent que les entreprises soient plus responsables. Les épargnants privilégient-ils les investissements dans les sociétés qui ont adopté cette stratégie ?

Je suis fascinée par un constat. Les jeunes déclarent ne pas vouloir travailler dans les entreprises qui ne s’engagent pas contre le réchauffement climatique. Les clients, les entreprises et les ménages accordent une attention grandissante à leurs achats. De plus en plus de consommateurs choisissent d’acheter des produits qui respectent leurs convictions, par exemple avec les labels de l’agriculture biologique ou du commerce équitable. J’invite les investisseurs, notamment les investisseurs individuels, à regarder où est investi leur argent et à être aussi exigeant sur l’utilisation qui en est faite.

Est-il possible de changer la mentalité court terme des investisseurs ?

L’argent que les acteurs financiers et les fonds investissent est celui des épargnants qui sont des entreprises, des jeunes, des ménages. C’est l’argent de chacun d’entre nous. Nous devons en prendre conscience pour que les investisseurs qui sont eux aussi soumis aux exigences à court terme, soient alignés sur les mêmes objectifs que les particuliers et les entreprises. Le jour où toutes les planètes seront alignées, les choses changeront vraiment.

La fiscalité est-elle un outil efficace pour changer les manières de consommer ? Pour obliger les entreprises à changer de stratégie ? La taxe carbone est-elle ainsi une bonne « taxe » ?

La taxe carbone est un moyen d’orienter les consommations et les investissements en actualisant à aujourd’hui les contraintes de demain, en réintégrant les externalités. Aujourd’hui, d’après l’OCDE, dans aucun des 42 pays qui se sont dotés d’une taxe ou d’un prix du carbone, ceux-ci ne sont au niveau suffisant pour permettre le respect des engagements de l’accord de Paris. Mais en réalité les risques du changement climatique sont désormais dans l’esprit de chacun avec leurs conséquences sanitaires, économiques, migratoires, que l’on pense à l’été caniculaire en Europe, à l’aggravation des saisons cycloniques en Atlantique Nord ou aux famines en Afrique de l’Est. Aujourd’hui, je constate que la demande des clients, entreprises, collectivités, ménages pour les aider à réaliser leur transition zéro-carbone n’a pas attendu un prix du carbone adéquat. En tout état de cause, et la crise des gilets jaunes le démontre amplement, les gains de la fiscalité écologique doivent être intégralement investis pour aider dans leur transition ceux dont le mode de vie est le plus bouleversé.

Quelles décisions les gouvernements peuvent-ils prendre pour favoriser la transition énergétique ?

Les gouvernements ont déjà pris d’importantes décisions dans le domaine de l’énergie. L’accord de Paris sur le climat conclu le 12 décembre 2015 à l’issue de la COP 21 a ouvert une nouvelle ère. Aujourd’hui, il est essentiel de poursuivre. Je constate que les entreprises et les villes sont les acteurs les plus actifs pour réussir la deuxième étape de la transition énergétique. Il est donc essentiel que les gouvernements mettent en place les conditions et favorisent une régulation qui permettront de franchir une nouvelle étape, qu’ils comprennent que les entreprises apportent des solutions.

Propos recueillis par Yann Le Galès 

Retrouvez l’intégralité de l’interview dans la prochaine revue trimestrielle de Sociétal.