Les inégalités

Hervé Le Bras : « La France est l’un des pays européens qui corrige le mieux les inégalités »

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#Les inégalités Entretien

Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et démographe, Hervé Le Bras vient de publier "Se sentir mal dans une France qui va bien. La société paradoxale."

Les Français ont le sentiment de souffrir de nombreuses carences alors que la France est le pays de l'Union européenne qui consacre la plus forte part de son revenu à la protection sociale.

ENTRETIEN. Hervé Le Bras analyse le paradoxe tricolore : la France est l’un des pays les plus égalitaires et protecteurs de l’Union Européenne mais les Français sont les citoyens qui ont la plus mauvaise opinion de l’Etat providence en Europe.

 

Propos recueillis par Yann LE GALES

SOCIÉTAL.- Vous auscultez la France depuis des années. Votre livre « Se sentir mal dans une France qui va bien » paru aux éditions L’aube, analyse la manière dont les Français perçoivent l’état de leur pays. Pourquoi avoir dressé ce constat ?

Hervé LE BRAS.- Le mouvement des Gilets jaunes a déclenché ma réflexion. J’étais étonné par certains constats misérabilistes alors que je travaille depuis des années sur les statistiques qui permettent de comprendre l’état de la France. J’ai notamment analysé un fichier de l’Insee qui comprend 22 millions de personnes quand j’ai publié en 2016 le livre « Anatomie sociale de la France ».

Les Français sont les Européens qui ont le moins confiance en l’avenir après les Italiens et les Lituaniens. Ce pessimisme est-il récent ?

Il remonte au moins à une quinzaine d’années et s’est accru selon les sondages d'Eurobaromètre.

Les inégalités s’aggravent-elles en France ?

Les statistiques ne permettent pas d’étayer le sentiment d’un accroissement des inégalités en France car il concerne des groupes minoritaires, voire très minoritaires comme les SDF. La France est l’un des pays européens où la pauvreté et les inégalités sont le mieux contenues et le mieux corrigées par la politique sociale.

Vous observez que la révolte des Gilets jaunes ait parti des zones qui ont le moins souffert de la stagnation de l’économie…..

Je fais appel au paradoxe de Tocqueville pour comprendre cette situation. Dans son ouvrage « L’Ancien régime et la Révolution » paru en 1856, Alexis de Tocqueville montre que 1789 est survenu au moment où la forte croissance de la seconde moitié du XVIII ème siècle ralentissait et où de nombreuses réformes administratives étaient engagées. Ce n’était point une misère insupportable qui provoquait les troubles mais plutôt les inquiétudes et les anticipations déçues d’une population qui commençait à considérer que l'amélioration de sa condition constituait le cours normal des choses.

Les Français, les Françaises notamment, ont une espérance de vie parmi les plus élevées du monde. Est-ce dû aux progrès de la médecine ?

La part importante des prestations sociales de santé et le système de santé de qualité expliquent la bonne espérance de vie des Français qui devraient au contraire avoir une espérance de vie plus faible compte tenu de leur consommation en tabac et en alcool.

La France consacre 9,8% de son PIB aux dépenses de santé. Elle est au quatrième rang européen légèrement derrière l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et devance les pays d’Europe du nord.

L’âge du départ à la retraite fixé à 62 ans est un sujet particulièrement sensible. Les Français travaillent-ils plus longtemps que les autres Européens ?

La France est le pays européen où on cesse d’être actif le plus tôt. Selon Eurostat, en 2016, les hommes français partaient en retraite en moyenne à 60 ans. Les Suédois à 65,8 ans, les Anglais à 64,6 ans, les Allemands à 63,3 ans. Les femmes françaises quittent la vie active en moyenne à 60,3 ans. Elles ne sont devancées que par les Belges et les Polonaises. Les femmes nordiques partent tardivement en retraite à l’exception des Danoises (60,8 ans).

La vieillesse est-elle synonyme de pauvreté pour reprend la thèse développée par Simone de Beauvoir dans son livre « La Vieillesse » paru en 1970 ?

En 1960, 45% des personnes de plus de 65 ans touchaient en tout ou partie le minimum vieillesse. Cela représentait 2,5 millions d’individus. Aujourd’hui, le nombre d’allocataires du minimum vieillesse n’est plus que de 550 000, soit 4,5% des personnes âgées de plus de 65 ans.

La pauvreté progresse-t-elle ?

La pauvreté a considérablement diminué depuis un demi-siècle et n’a pas évolué de la même manière pour les diverses catégories de la population. Elle a augmenté au-dessous de 30 ans et diminué pour ceux qui ont plus de 65 ans. Les jeunes de 18 à 24 ans sont le groupe d’âge le plus pauvre.

Les retraités français ont-ils raison de dénoncer une baisse de leur niveau de vie ?

Il existe des retraités pauvres mais les retraités français sont parmi les mieux traités d’Europe. Leur revenu moyen est à peu près équivalent au revenu moyen de la population. La variabilité de la distribution de leurs revenus est plus faible que celle des revenus des actifs.

Comment expliquez-vous que le niveau des retraites en France soit plus élevé que dans beaucoup de pays en Europe ?

L’avantage monétaire dont jouissent les Français et les Françaises en retraite n’est pas justifiée par une plus longue activité ni par une plus courte durée de vie à la retraite. Il s’explique par un choix politique de redistribution.

Les Français embellissent-ils le passé ?

Je le pense. Ils sont les plus nombreux à penser en Europe qu’ils ont moins bien réussi leur vie par rapport à leurs parents alors qu’ils estiment que leurs parents ont amélioré leur vie par rapport à leurs propres parents.

Les idées fausses des Français sur leur pays peuvent-elles avoir des conséquences inquiétantes ?

Le grand écart entre la perception des phénomènes et la réalité des phénomènes explique en partie la crise des gilets jaunes. Le phénomène des gilets jaunes aurait plus difficilement pu éclater en Grèce car les Grecs ont une vision plus réaliste de l’état de leur pays que les Français alors que leur situation est plus difficile.

Est-ce la fin de la classe moyenne ?

La notion de classe moyenne ne veut plus rien dire en France et en Europe. La classe moyenne est coupée en deux. Il existe une classe moyenne dont les membres possèdent des compétences technologiques et exercent de nouveaux métiers qui leur permettent de continuer à progresser et une classe moyenne composée de personnes maîtrisant des savoir-faire traditionnels en perte de vitesse qui savent qu’ils ne peuvent plus progresser dans la société. L’analyste informatique appartient à la première. L’employé de banque et le chauffeur routier à la seconde. Cette situation crée des tensions dans une société où l’ascenseur social est en panne.