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Discours de clôture du président de la République Emmanuel Macron, à la conférence de « Festschrift » sur The Economics of Creative Destruction, en l'honneur des travaux de Philippe Aghion et Peter Howitt, le 12 juin 2021.

(Traduit de l’anglais par Sociétal, à retrouver sur le site societal.fr en vidéo et dans sa version initiale)

Bonsoir à tous,

Il doit être près de 23 heures en ce samedi 12 juin, car c’est l’heure de conclure votre conférence « Festschrift » sur « The Economics of Creative Destruction », en l’honneur des travaux de Philippe Aghion et Peter Howitt.

Pour ma part, je suis outre-Manche, pour le sommet des chefs d’État du G7. Mais je voulais vous dire quelques mots, afin de souligner l’importance, selon moi, de votre travail collectif pour la politique économique.

En effet, nous sommes à une époque qui demande une red.finition fondamentale de la doctrine économique. Depuis plus de quarante ans, la plupart des économies mondiales sont organisées selon les mêmes principes, communément appelés « Consensus de Washington ». Cette doctrine insiste sur l’ouverture, la privatisation et la dérégulation. Elle convenait probablement au moment historique de la fin du XXème siècle, et il est indéniable qu’elle a produit des résultats, sortant des centaines de millions de personnes de la pauvreté matérielle, notamment dans les pays les moins avancés. Mais cette doctrine a très peu évolué ! Ses lacunes sont à présent criantes. Les externalités ne sont pas assez prises en compte – comme le climat ou les inégalités. Elle se trouve très mal outillée pour faire face aux d.fis de notre temps : les menaces sur l’environnement, la montée des inégalités, les changements démographiques, les révolutions technologiques, l’affaiblissement de nos démocraties – affaiblissement qui est clairement la conséquence directe et indirecte des autres mutations.

En fait, la pandémie mondiale a révélé de façon flagrante les problèmes qui minent nos sociétés, comme le soulignent à juste titre Philippe Aghion et ses co-auteurs dans leur dernier livre. D’une part, dans les pays de « capitalisme à tout crin », souvent anglo-saxon, on observe les dégâts d’une protection sociale inadaptée, et les dégâts de politiques qui ont permis aux inégalités de se creuser, dans toutes leurs dimensions. En revanche, dans les pays de « capitalisme doux », souvent en Europe continentale, la crise a mis en évidence d’autres fissures, notamment le coût pour la société de politiques de recherche et d’innovation trop peu ambitieuses, pas assez innovantes.

Nous devons donc construire une nouvelle façon de penser, un nouveau consensus. Et je pense que le paradigme schumpétérien doit être un élément clé de ce nouveau consensus. Un paradigme schumpétérien renouvelé, qui ose relever sans détour les défis du XXIème siècle. C’est pourquoi les travaux de Philippe Aghion et Peter Howitt sont particulièrement utiles et pertinents, depuis leur article fondateur écrit en 1992 « A Model of Growth through Creative Destruction ». La destruction créatrice est l’énergie vitale du « cheval fougueux » du capitalisme. Si on sait l’apprivoiser et orienter sa course, alors il est possible de renouer avec une prospérité partagée, tout en protégeant nos biens communs.

Durant ces quatre jours, vous avez abordé un grand nombre de questions et d’énigmes économiques sur lesquelles la dynamique schumpétérienne apporte un éclairage nouveau, dans des domaines aussi divers que la croissance, l’emploi, la concurrence, le commerce, l’environnement, les dynamiques d’entreprise et l’innovation. L’ampleur de ces sujets montre à quel point elle est un paradigme au coeur de la vie économique. Je voudrais souligner trois messages forts de ce travail.

D’abord, ce travail rétablit un objectif de croissance. Nous avons trop cédé au défaitisme, en considérant que la croissance est exogène, et en nous lamentant sur son ralentissement. Si nous croyons en la destruction créatrice, nous savons qu’il n’y a pas de malédiction là-dedans. Non seulement nous pouvons influencer le taux de croissance, par plus de travail et plus d’innovation, mais nous pouvons également influencer le cours de l’innovation afin de rendre cette croissance inclusive et durable. En outre, cette conviction réhabilite les politiques publiques, après quarante ans de croyances dominantes dans une « grande modération » automatique.

Ensuite, il faut réduire les inégalités tout en préservant les incitations à innover. Les résultats des professeurs Aghion et Howitt, et les travaux qui s’en inspirent démontrent clairement que c’est possible, et que c’est hautement souhaitable, car les deux objectifs se renforcent mutuellement, contrairement, là encore, aux idées reçues. La liberté du chercheur et celle de l’entrepreneur sont des facteurs essentiels de mobilité sociale. Pour lutter efficacement contre les inégalités, il faut combiner un dispositif de redistribution des revenus bien étudié avec d’autres leviers qui agissent directement sur l’égalité des chances, comme l’accompagnement des familles dès la petite enfance, l’accès à une bonne éducation, l’intégration sociale par le travail et l’activité, l’accès à de bons emplois, la formation et la reconversion, la promotion de l’innovation, sachant que l’exposition à l’innovation permet de développer le goût de l’innovation elle-même, et à son tour de favoriser l’émergence de nouvelles idées. C’est un programme multidimensionnel très exigeant. À mon avis, c’est la seule piste qui permette de réformer fondamentalement nos modèles économiques, et d’éviter l’effondrement progressif de nos démocraties libérales.

Enfin, et c’est ma troisième remarque, pour atteindre ce double objectif d’une plus grande prospérité et d’une plus grande égalité par la destruction créatrice, un écosystème fort d’innovation doit voir le jour. C’est certainement l’un des d.fis majeurs que la France et l’Europe doivent affronter au lendemain de la pandémie. Pour aller au-delà d’un simple mantra, votre travail est crucial pour caractériser ce qu’un « écosystème d’innovation fort à signifie dans la pratique, car ce travail s’aventure dans les coins les plus reculés de l’innovation.

Les innovations ne tombent pas du ciel, elles ne sont pas exogènes. Nous devons agir à chaque niveau du long processus de génération d’idées : de la recherche fondamentale, à laquelle nous devons fournir des ressources suffisantes et que nous devons doter des libertés académiques nécessaires, à la R&D appliquée, qui doit être encouragée dans les entreprises, financée, et pour laquelle la concurrence doit être garantie. Les pouvoirs publics ont un rôle majeur à jouer dans ce processus, et leur positionnement exact doit être soigneusement choisi : il appartient aux pouvoirs publics d’identifier les « grands défis » de société auxquels il est urgent de répondre, et ils doivent prévoir des moyens adéquats pour favoriser les innovations de rupture. C’est essentiel, notamment pour la France et l’Europe.

Si j’ai choisi de mettre l’accent sur ces trois idées fortes, parmi les nombreux fils à tirer des travaux entrepris par Philippe Aghion et Peter Howitt et les recherches qui ont suivi, c’est parce qu’elles me paraissent centrales pour construire un nouveau consensus économique bien qu’elles soient loin de faire l’unanimité dans notre débat public actuel.

En effet, ce débat est trop souvent polarisé en querelles pleines de préjugés, tels que : « sommes-nous pour ou contre le capitalisme ? ». Je suis profondément convaincu que nous pouvons rendre nos sociétés plus justes et plus durables. Je suis convaincu que cela passe par une politique de croissance, une croissance bien repensée. C’est ainsi que l’on génère une réelle égalité et une mobilité sociales, une croissance fondée sur les idées et l’innovation permanente. La destruction créatrice n’a jamais été aussi moderne, adaptée aux défis de notre temps. C’est à nous tous de continuer à percer ses mystères et de continuer à appliquer ses enseignements.

Chers professeurs Aghion et Howitt, encore bravo pour votre travail académique, pour la qualité de vos échanges et de votre travail durant ces quatre jours. Je tiens également à vous féliciter pour tous les débats que vous avez suscités tout au long de votre carrière.

Bon courage à tous, désormais, pour donner suite et donner vie à ces approches, dans toutes leurs dimensions !

Bonne soirée.

Merci.