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Sociétal -  David Simonnet

Le président-directeur général du groupe Axyntis explique comment la crise liée à la pandémie de la Covid-19 a mis en exergue les conséquences profondes de la désindustrialisation. En s'appuyant sur la capacité d'un des leaders français de la chimie fine à préserver et développer - malgré la crise - son activité industrielle, David Simonnet appelle à « un plan d’envergure pour préserver l’industrie dans notre pays autour d’ETI leaders ou champions dans leur métier » et garantir notre souveraineté économique.

Vive les crises ?

La prophétie d’une économie sans usine a été au moins aussi naïve et nocive pour notre société que celle de la fin de l’histoire ou de la fin de la géographie dans l’analyse des relations internationales. L’actualité nous le rappelle violemment.

Sans industrie il y a moins de valeur ajoutée et de compétitivité, moins d’innovation et d’emplois qualifiés et surtout un déséquilibre plus fort entre les territoires périphériques anciennement industriels et les territoires métropolitains tertiaires et, donc, une moindre cohésion sociale nationale. La part de l’industrie dans le PIB, divisée par deux en cinquante ans ne représentait plus que 13,4% en 2018 en France contre 25,5% en Allemagne. Le corollaire de cette mutation : la Franche affiche un des taux de chômage depuis une décennie parmi les plus élevés en Europe; le solde commercial ne cesse de se dégrader.

Au-delà de ces enjeux il aura fallu un choc comme celui de la Covid pour prendre conscience des conséquences profondes de la désindustrialisation : une perte de souveraineté économique et donc d’indépendance. C’est le volet le moins bien connu et pourtant le plus stratégique : moins d’industrie signifie une perte de souveraineté quant à l’accès à des produits essentiels, par exemple pour la santé les principes actifs des médicaments. Dès lors, comment faire pour relocaliser des branches industrielles et retrouver la maîtrise de notre souveraineté économique sans attendre des chocs révélateurs tels que le Covid ?

Le choc « Covid » a été à la fois un révélateur et un accélérateur. Un révélateur donc d’une perte de souveraineté industrielle, en réalité à l’œuvre depuis plusieurs décennies, et surtout du coût de ce déclin pour les acteurs économiques et plus largement pour tous les citoyens qui en ont pris conscience brutalement. Un accélérateur d’une tendance antérieure à la crise, la relocalisation de la décision stratégique de sous-traitance ou d’achat, plutôt à l’initiative de grands donneurs d’ordre responsables qui ont comme objectif de rééquilibrer leurs chaînes d’approvisionnement afin d’en limiter les risques associés, notamment celles des ruptures.

Les leçons à tirer de la crise ne sont pas différentes de celles que nous aurions dû tirer d’événements antérieurs. D’autres crises ont créé en effet, bien avant la crise sanitaire actuelle, des tensions sur les achats conduisant les industriels à s’interroger sur leurs stratégies d’approvisionnement. A commencer par la crise H1N1 dans le domaine sanitaire en 2009. Si la crise du coronavirus a mis en exergue une trop grande dépendance de la France à l’Asie dans la fabrication des médicaments, la commission d’enquête sénatoriale H1N1[1] pointait déjà « l’absence totale de maîtrise des approvisionnements, dont la prévisibilité et la régularité insuffisantes auraient pu, dans une autre situation, avoir des conséquences sérieuses ». Autre exemple en 2010 de tensions d’approvisionnement pour les secteurs de l'électronique ou de l'automobile, lorsque la Chine suspend ses exportations de terres rares vers le Japon alors qu’elle produit plus de 95 % de ces 17 ressources stratégiques. Les crises ont un sens qu’il faut interroger au-delà de l’immédiateté.

Face à la crise, un pays désarmé ? La perte de souveraineté, conséquence de la désindustrialisation.

La compétitivité de notre industrie qui se mesure par la part de sa valeur ajoutée dans la zone Euro a régulièrement baissé. La part de la valeur ajoutée manufacturière française dans celle de la zone euro a chuté de 4,2 points depuis 2000. À l'inverse, l'Allemagne a gagné 5,5 points. Le recul relatif de l’emploi industriel est concordant avec la baisse du poids de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée brute. Celle-ci est en effet passée de 22,8 % à 10,9 % entre 1974 et 2018. Par ailleurs, on constate que cette même valeur ajoutée industrielle a augmenté en volume de 94 % entre 1975 et 2019, la seule baisse réelle ayant eu lieu lors de la crise financière en 2009. Les pertes d’emplois industriels ont donc toujours été concomitantes d’une augmentation de la production. Ces évolutions divergentes de l’emploi et de la valeur ajoutée brute en volume s’expliquent par différents facteurs, au premier rang desquels les gains de productivité.

Le redressement de la compétitivité industrielle est un enjeu majeur. Ce n’est pas seulement un enjeu national, mais aussi et surtout, un enjeu pour nos territoires. Sans usine et sans ouvriers, nos territoires ne produiront pas la valeur ajoutée indispensable au maintien du pouvoir d’achat des salariés qui irrigue principalement le local. Il ne s’agit pas de défendre des industries dont les marchés sont en déclin, ou dont les modes de production ou de management sont devenus obsolètes, alors que la quête de sens et le besoin de responsabilité sociétale et environnementale nourrissent les salariés citoyens. Il faut au contraire privilégier les activités à valeur ajoutée et innovantes qui ont un rôle décisif dans la reconquête de notre souveraineté, notamment sanitaire. C’est un enjeu géopolitique.

L’exemple du médicament « arme blanche de la géopolitique » 

Dans le « champ de guerre économique » d’Axyntis, ETI dédiée à la production de matières actives principalement à usage pharmaceutique, nous étions déjà confrontés à ces enjeux via une concurrence déloyale de producteurs en Chine ou en Inde. Les risques pour la santé publique d'une trop grande délocalisation vers ces zones économiques de la production de principes actifs, avaient été évalués sous l’égide de l’Académie Nationale de Pharmacie[2], lors d’une séance consacrée en mars 2013 aux « Médicaments : ruptures de stocks, ruptures d’approvisionnement, une problématique polymorphe, diversité d’origines, solutions plurielles ».

Nous recommandions de reconstruire une filière en Europe,  à partir d’un état des lieux sans concessions sur les risques associés à la mondialisation de l’industrie du médicament et faisions des propositions restées lettres mortes : la mention de l’origine du lieu de fabrication des matières premières à usage pharmaceutique sur le conditionnement du médicament ; la détermination d’une liste de médicaments qu’il est vital de relocaliser en Europe pour garantir l’indépendance de notre politique de santé.

Je confirmai cette analyse en 2014 dans un article de la revue géopolitique Conflits, le médicament, l’arme blanche de la géopolitique : « Il s'agit d'un enjeu géopolitique : souhaitons-nous aller jusqu'au bout du reflux de nos capacités de production, abandonner notre indépendance dans la fabrication et donc dans l'accès aux médicaments, notamment en cas de crise sanitaire ? ». La crise actuelle a malheureusement confirmé cette analyse.

La reconquête de la souveraineté et la relocalisation : réalités et fantasmes.

Il s’agit bien d’un enjeu de souveraineté que l’on peut définir comme la recherche d’une moindre dépendance à l’égard de l’étranger pour bénéficier de produits dits stratégiques, en disposant sur le territoire national de l’outil productif industriel qui réponde à ces besoins. Encore fallait-il avoir la capacité à conserver cet outil ! C’est l’ADN du groupe Axyntis qui a repositionné stratégiquement cinq unités de production, en développant les moyens de R&D et plus largement d’innovation, et donc sa valeur ajoutée, afin d’en assurer la pérennité et d’avoir encore ces capacités disponibles pour répondre à des besoins accrus et soudains en temps de crise. Ce « maintien en conditions industrielles » revêt tout son sens avec ce mouvement de balancier en faveur d’une relocalisation régionale depuis ces dernières années et qui s’est accéléré avec la crise sanitaire.

Mais là encore essayons de ne pas être naïfs. Il n’y aura pas de réindustrialisation, c’est-à-dire un accroissement de l’industrie dans la part du PIB, pas davantage que de relocalisation au sens strict. Il serait en effet illusoire de croire à un retour en France d’origine d’unités de production antérieurement délocalisées dans les pays à faibles coûts salariaux. Ce phénomène demeure très marginal. En revanche si on en donne une définition large, soit le retour à proximité des marchés régionaux d’activités autrefois réalisées dans un pays à faible coût ou le ralentissement du processus de délocalisation des entreprises, la relocalisation est effectivement à l’œuvre, de façon sélective. Ce sont les grands donneurs d’ordre qui sont à la manœuvre avec un acte d’achat qui réenvisage de s’approvisionner auprès de fournisseurs à proximité pour des produits stratégiques. La relocalisation est donc sélective. C’est la raison pour laquelle elle est désormais consubstantielle à la notion de souveraineté. En plus des grands donneurs d’ordre, l’Etat revient en force afin d’accompagner cette vision stratégique et retrouve une légitimité à réinvestir le champ industriel.

Si les entreprises ont démontré de la résilience avec une forte capacité des pouvoirs publics à soutenir les entreprises nationales dans la phase de crise et de rebond, notamment via France Relance, l’enjeu est désormais de fixer un cap pour la reconquête d’une souveraineté économique et industrielle française. Durant ces dernières décennies, la mondialisation a favorisé l’externalisation et la délocalisation entraînant une fragmentation des chaînes de valeur mondiales et leur éclatement géographique. La part des intrants étrangers dans la production industrielle est ainsi passée de 29% à 39% en une vingtaine d’année. Cette fragmentation portait en elle la croissance des risques de rupture : plus il y a de maillons plus la probabilité de défaut de l’ensemble de la chaîne est forte. Ce risque se mesure par l’apparition de coûts cachés : défauts de fabrication liés à des défauts de contrôle ; coûts de transports élevés ; délais de livraisons et arrêt de chaînes de production en aval etc.

Les grands donneurs d’ordre industriels en ont conclu au besoin de relocaliser une partie de leurs achats tout en bâtissant des plans de continuité opérationnelle avec des stocks stratégiques ou en augmentant le nombre de fournisseurs. Nous sommes loin des injonctions des stratégies de flux tendus et d’effets d’échelle en concentrant ses besoins auprès de quelques preferred supplier. Le critère du coût ne peut donc plus être l’alpha et l’oméga de l’acheteur qui doit démontrer une meilleure connaissance des risques associés à sa carte d’approvisionnement.

Les ETI, un puissant levier anti-crise

Dans la gestion de la crise, notre résilience témoigne aussi de ce qui peut être l’ossature d’une stabilisation de l’industrie : accroître le nombre d’ETI industrielles dont l’outil de production principal est localisé en France. L’exemple d’Axyntis démontre qu’il est possible de réimplanter une industrie qui avait été massivement délocalisée. Le groupe Axyntis préserve et développe, dans cinq territoires d’industrie (Calais, Grasse, Montluçon, Pithiviers et Saint Marcel) des moyens humains, techniques et technologiques uniques qui participent à la défense de la souveraineté industrielle française dans des secteurs stratégiques comme celui de la santé. Ceci suppose d’avoir des clients, des donneurs d’ordre qui ont révisé leur stratégie d’achat dans une logique de partenariat avec des fournisseurs régionaux à proximité et ce dès les stades de R&D de leurs propres projets. 

Les ETI structurent l’activité à l’échelle régionale et participent à l’intégration économique de l’ensemble des territoires. 78 % des sites de production des ETI se situent en régions et 41 % des salariés qu’elles emploient travaillent dans l’industrie (contre 25 % pour l’ensemble des entreprises). Les ETI relèvent à 31% de l’industrie. 75% des sites de production se situent dans des villes moyennes ou rurales. La BPI avec ses « accélérateurs » nationaux, régionaux ou thématiques, l’a compris. Les régions comme la Région Centre Val de Loire et ses projets dans les industries pharmaceutiques et cosmétiques en lien avec les clusters Polepharma et Cosmetic Valley, sont un creuset favorable à ce redéploiement d’une industrie à valeur ajoutée.

Il faut donc un plan d’envergure pour préserver l’industrie dans notre pays autour d’ETI leaders ou champions dans leur métier. Ceci suppose en plus d’’écosystèmes régionaux favorables, la réalisation des projets engagés en temps de crise, par exemple dans le cadre de France Relance mais aussi et surtout des stratégies d’achat des principaux donneur d’ordre vis-à-vis des fournisseurs de proximité qui améliorent le partage de la valeur ajoutée et la durée des engagements. Cette révolution dans la relation B to B a commencé avant la crise actuelle ; elle s’est accélérée. Gageons qu’elle soit durable.

S’agissant des impacts de France Relance, Axyntis est une illustration de son rôle catalyseur. Lauréat de l'appel à projet « investissements industriels dans les territoires » et de l'appel à manifestation d'intérêt « Capacity », le groupe confirme, avec un investissement de 8M€, son ambition d'être un acteur stratégique de la relocalisation de principes actifs pharmaceutiques dans le contexte de la pandémie liée à la COVID-19. Ces deux projets représentent un investissement en Recherche et Développement ainsi qu'en équipements innovants de 8M€ et auront un effet démultiplicateur sur les territoires d'industrie où le groupe est implanté.

Au-delà de la relance, des contraintes demeurent

Quelles sont les difficultés à lever, les réformes à mener pour que cela soit plus facile ? Avec le coût du travail excessif, les impôts de production disproportionnés en France ainsi que la surrèglementation et son « surcontrôle » nuisent à la compétitivité. La faible mobilité du capital travail est également un frein : la question des outils d’accompagnement de la mobilité des salariés par les entreprises, l’Etat ou les collectivités locales est cruciale.

Parmi les pistes de travail, la reconnaissance des ETI afin de leur permettre de bénéficier du même arsenal d'aides que les PME. Il faut briser le plafond de verre des 250 salariés et ne pas pénaliser les ETI qui sont en réalité souvent une somme de PME. À la faveur d’un nouveau cycle européen, plaidons pour la reconnaissance des ETI afin de leur étendre les exemptions prévues pour les PME. Par exemple les aides d’État sont interdites par le droit communautaire au motif qu’elles entravent la libre concurrence. Or une exemption existe pour les PME, notamment au titre de leur "rôle déterminant dans la création d’emplois". Elles peuvent ainsi bénéficier, de la part de l’État, d’aides à l’investissement, à la recherche et au développement...

Étendons cette exception aux ETI de moins de 1000 salariés. Autre piste, la France doit mettre en place une fiscalité équivalente aux autres pays européens pour les industriels. Les impôts de production représentaient en 2019 5% du PIB contre une moyenne de 2,4% en Europe et 0,8% en Allemagne. À l’heure où les collectivités locales recherchent à attirer très activement les investissements sur leurs territoires, il est paradoxal d’avoir un impôt qui pénalise ces mêmes investissements.

Ces mesures auront des effets immédiats pour toutes les PME et ETI qui ont de réelles stratégies de conquête à l’international par l’innovation. Elles pourront alors encore mieux déployer leur responsabilité sociétale vis-à-vis des territoires où elles sont implantées.

La reconquête de la souveraineté passe donc par celle des territoires en préservant l’industrie et en développant sa valeur ajoutée. Elle suppose une révolution de la part des pouvoirs publics dans leur reconnaissance des valeurs de l’industrie et des grands donneurs d’ordre dans leur stratégie d’achat. Celle-ci s’est accélérée avec la crise, dont c’est sans doute la seule vertu... Souhaitons que cette révolution se poursuive sur un cycle long de façon volontariste et moins subie.


> L'appel à projet « investissements industriels dans les territoires »

Axyntis a été sélectionné en octobre 2020 comme l'un des 14 premiers lauréats de la Région Centre-Val de Loire. Ce projet repose sur l’aménagement d’une unité existante au sein de la plateforme de Pithiviers (Orgapharm) afin de pouvoir y synthétiser et y purifier des molécules dites de haute activité (Highly Potent Active Pharmaceutical Ingredients, HPAPIs) principalement pour des médicaments anticancéreux. Cette unité bénéficiera également de l'expertise innovante du groupe, en solutions de chromatographie (Kyrapharm).


> L'appel à manifestation d'intérêt « Capacity »

En date du 4 février 2021, le Premier ministre a décidé d'attribuer une participation du Programme d'Investissements d'avenir, au projet de relocalisation de principes actifs pharmaceutique d'Axyntis. Par ce projet, le groupe veut minimiser les risques de rupture d’une partie de la chaîne logistique de principes actifs entrant dans la fabrication des médicaments destinés à la prise en charge des patients atteints de la Covid-19. Il s'agit précisément de relocaliser huit principes actifs clés, utilisés en réanimation ou comme anesthésiques, qui connaissent de fortes tensions durant la crise sanitaire, en milieu hospitalier


Axyntis

Créé en 2007 le groupe Axyntis, entreprise de taille intermédiaire composée de deux divisions (les colorants et la chimie fine) est, avec près de 450 salariés et 90M€ d'activité, un leader indépendant de la chimie fine en France. Depuis sa création, Axyntis a mené une stratégie d’innovation et d’internationalisation. Il est ainsi capable de mettre en œuvre de projets de R&D et de production de molécules actives pour des applications à forte valeur ajoutée pour des marchés mondiaux. Le groupe déploie une politique ambitieuse de RSE (top 10% des entreprises certifiées par EcoVadis) et respecte les critères les plus exigeants en qualité hygiène sécurité et environnement (QHSE).


[1] Commission d’enquête sénatoriale « sur le rôle des firmes pharmaceutiques dans la gestion par le gouvernement de la grippe A (H1N1) »