Les inégalités

Bernard Sananes : « Le risque d'une nouvelle explosion sociale »

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#Les inégalités Tribune

Le président du cabinet d'études et de conseil Elabe décrypte pourquoi le sentiment d'injustice est au coeur du malaise français.

Après la revendication initiale sur le pouvoir d’achat, et la colère contre le niveau des impôts et des taxes, le mouvement des Gilets Jaunes a exprimé un profond sentiment d’injustice dans la société française. Ce sentiment génère un consensus très large : 78% des Français considèrent vivre dans une société injuste. Ce chiffre atteint même 87 % chez ceux qui au début de l’année 2019 se déclaraient Gilets Jaunes*. Comment l’expliquer alors que la plupart des statistiques internationales ne placent pas la France dans le haut du classement des pays les plus inégalitaires, et que la part des dépenses sociales y est la plus élevée ? Sans doute en partie par le pessimisme français qui peint en noir ce qui est gris, et en gris-bleu ce qui est bleu-gris. Mais cette explication ne suffit pas.

Derrière les statistiques se cache d’abord le ressenti. Et le ressenti est loin de la vision d’un tableau Excel. Près d’un Français sur 2 boucle difficilement ses fins de mois. 37% ont été à découvert plusieurs fois en 2018 en moyenne le 18 du mois. Dans les enquêtes, avant le chômage, la première injustice vécue aujourd’hui est celle des fins de mois. Elle l’est d’autant plus, on l’a vu pendant les Gilets Jaunes, lorsqu’on travaille dur et qu’on ne s’en sort pas. Exprimée par les milieux populaires, par les classes moyennes qui croient en la valeur travail et n’en voient plus aujourd’hui les perspectives, elle a soudé la mobilisation des ronds-points. C’est également le cas pour les retraités qui vivent aujourd’hui leur retraite comme un déclassement alors qu’ils l’espéraient comme un havre de sérénité, après des années de travail. 

Un autre élément vient expliquer la remise en cause des chiffres officiels, c’est la perception que l’ascenseur social ne fonctionne plus, que la promesse républicaine du « mes enfants vivront mieux que moi » ne peut plus être assurée. 45 % pensent que quand leurs enfants auront leur âge ils vivront moins bien contre 15 % qu’ils vivront mieux. Injustice supplémentaire nourrie par cette forme de déterminisme social : près des deux tiers des Français (63%) considèrent que la réussite sociale est jouée d’avance.

Quand on analyse ensuite ce qui fracture le pays, on en vient à nuancer l’explication selon laquelle la fracture territoriale en serait l’élément déterminant. Bien sur en matière d’accès aux services, de transports, d’éducation mais surtout de santé, le territoire quand il est mal doté est un facteur aggravant. Ainsi, près d’un tiers des Français cumulent accès difficile aux services de soins et renoncement ou retard de soins par manque de moyens financiers. Mais en poussant l’analyse, on observe quand il s’agit de juger son parcours de vie, ou son rapport à la société que c’est davantage le niveau de vie et le pouvoir d’achat qui structure les opinions que le rapport aux territoires. Quand on interroge les Français sur leur bonheur personnel, le sentiment d’avoir ou non choisi sa vie, le sentiment d’être coincé là où on habite, et même le rapport à l’impôt, on observe certes de légères différences en fonction du type d’agglomération mais surtout de forts écarts en fonction du niveau de vie.

Dans ce contexte, pourquoi l’entreprise ne s’est-elle pas retrouvée prise pour cible des revendications des Gilets Jaunes ? D’abord parce que le mouvement s’est construit contre l’Etat. C’est le niveau de pression fiscale qui est apparu à une large frange de l’opinion comme confiscatoire, et sa hausse qui a été considérée comme responsable de la dégradation du pouvoir d’achat.  Ensuite, parce que l’image de l’entreprise a changé. Au fur et à mesure que la confiance en la capacité d’action des décideurs publics s’effondrait, l’entreprise s’est installée comme un levier d’action. Pour preuve, moins d’un Français sur 2 (49%) créditent le Président de la République du pouvoir de changer les choses, 6 Français sur 10 (61) jugent que les entreprises ont le pouvoir de changer le monde dans lequel on vit. Mais cette réhabilitation s’accompagne d’une montée des exigences envers l’entreprise. Qu’il soit salarié ou pas, le citoyen attend désormais qu’elle joue son rôle sur tous les fronts, employabilité, environnement, égalité des chances. Alors que l’écart entre les hauts et les bas salaires reste ce qui indigne le plus l’opinion, elle sera donc interpellée sur la question des salaires.

La réponse au sentiment d’injustice qui s’est installée dans l’opinion publique française ne se fera pas en un jour. Mais si la baisse de la pression fiscale, l’amélioration du pouvoir d’achat, l’évolution des salaires, ne se ressentaient pas concrètement à moyen terme dans la population française, le risque d’une nouvelle explosion sociale reste intact.

Bernard Sananes, président du cabinet d’études et de conseil Elabe

*Données extraites du baromètre Elabe des territoires réalisé en décembre 2018-janvier 2019.