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(5/5) Christian Gollier : Le climat est un péril éloigné dans le temps contrairement au coronavirus
LE CLIMAT

(5/5) Christian Gollier : Le climat est un péril éloigné dans le temps contrairement au coronavirus

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#LE CLIMAT Le grand témoin

Le Directeur Général de la Toulouse School of Economics était le grand témoin de la conférence sur le climat organisée à l’Institut de France par Sociétal, le média de l'Institut de l'Entreprise, en partenariat avec l’Académie des Sciences morales et politiques. Le Président de l’Association européenne des économistes de l’environnement qui a publié en 2019 Le climat après la fin du mois : plaidoyer pour le prix du carbone, aux éditions PUF, analyse « comment résoudre collectivement le défi climatique » dans un grand entretien que La Quotidienne des #EntreprisesEnAction publie en 5 parties. Christian Gollier constate dans la cinquième partie que « dans le cas du climat, et contrairement au coronavirus, un échec de la politique de prévention n’a aucun effet sur la probabilité de réélection de notre classe politique actuelle. Il n’existe dès lors pas de majorité politique pour imposer au pays les sacrifices nécessaires ». (5/5)

Philippe Plassart - Certaines entreprises ont choisi d’internaliser un prix du carbone dans leurs comptes et même dans leur résultat net.  Est-ce une voie prometteuse ?  

Christian Gollier - En l’absence d’un prix du carbone, le profit d’une entreprise ne mesure plus la création de valeur sociale de son activité économique. Il faudrait en déduire la valeur de ses émissions de CO2. Maximiser son profit, comme cherchent à le faire les actionnaires de cette entreprise, n’est pas compatible avec l’intérêt général. Certaines entreprises commencent à réaliser que cette dissonance pose un sérieux problème tant à leur rôle dans la Société qu’à leur image envers leurs employés, leurs clients et leurs investisseurs. 

Le développement massif des critères d’évaluation extra-financière dit « ESG » témoigne d’une prise de conscience des gouvernants d’entreprise, pour certains très sincère. 

Le problème, c’est que ces développements se font de manière extrêmement désordonnée, dans le cadre d’un capitalisme vert ou social qui n’a pas encore de réel corpus de pensée et de méthode opérationnelle. Si le profit n’est plus la bonne vigie, comment agir ? Quelle est la légitimité de chefs d’entreprise pour dire le bien et le mal sur cette terre ? 

Le prix du carbone a au moins l’avantage de le dire pour le sujet spécifique du climat. Je salue les entreprises qui, de façon transparente, ont mis en place ces dernières années un prix interne du carbone pour déterminer leur stratégie. Elles pourraient être les grandes gagnantes dans les années à venir parce qu’elles auront su se préparer aux chocs de la transition. 

Elles pourraient aussi être les grandes perdantes si la course de lenteur climatique se poursuit encore longtemps.

Mais il existe une myriade d’autres externalités sociétales engendrées par l’action de produire. Elles sont difficiles à mesurer, et encore plus à exprimer de façon intelligible pour les parties prenantes. Le « greenwashing » est tellement facile dans un tel contexte. 

La finance verte est à la mode. Christine Lagarde, Présidente de la Banque centrale européenne (BCE) annonce que la BCE compte s’y mettre. Que peut vraiment apporter la finance ? 

Le monde de la finance peut aussi se mobiliser. Par exemple, comme je le défends depuis plus d’une décennie, les fonds de gestion verts pourraient construire leur stratégie d’investissement en utilisant un prix interne du carbone pour mesurer et maximiser la rentabilité sociétale de leur portefeuille de façon transparente et compréhensible pour leurs épargnants. Quant aux banquiers centraux, ils pourraient déterminer leur stratégie de quantitative easing sur la même base. Mais il faut bien comprendre que cela comporte un risque. 

Si les États finissent par pénaliser les industries brunes, par exemple en imposant un prix élevé du carbone, cette stratégie verte aura permis d’éviter les pertes massives auxquelles ces industries seront confrontées. Au contraire, si les États laissent tomber les bras sous la pression des Gilets Jaunes, ces portefeuilles sous-performeront durablement le marché. 

La Commission européenne dans le cadre de son Pacte vert entend mettre sur la table 1 000 milliards d’euros pour accélérer la transition au cours des dix prochaines années. Quelle est la meilleure planification possible pour l’usage de ces fonds afin d’éviter la gabegie ?

Beaucoup d’experts militent aussi pour que les banquiers centraux et les gouvernements financent directement la transition, par exemple en émettant de la nouvelle monnaie. C’est une erreur dramatique de diagnostic. L’Europe croule sous les liquidités, et les industries vertes n’ont pas de problème pour accéder aux crédits. Par contre, leurs investissements ne sont pas rentables en l’absence d’un prix du carbone. Ce ne serait pas du tout une bonne idée de demander aux banques de financer des projets non rentables, sauf si on est prêt à affronter une nouvelle crise financière majeure. Tant qu’on n’aura pas un prix du carbone au moins égal à 50 euros la tonne dans le monde, l’industrie du charbon restera rentable. Et elle trouvera toujours des investisseurs pour leur prêter des capitaux. C’est cela la réalité.

Les experts climatiques du GIEC ont mis de longues années pour imposer l’idée de la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique. Les économistes risquent de mettre autant de temps pour imposer leur idée de taxe carbone et ce sera peut-être trop tard. Comment ne pas désespérer ?    

C’est vrai que cette bataille de l’opinion est loin d’être gagnée. À la convention citoyenne, on s’est arrangé pour que l’idée d’un prix du carbone soit soigneusement évitée, malgré les courageuses prises de position du président de la République Emmanuel Macron lors de son audition en janvier 2020. Si vous additionnez les climato-sceptiques avec les passagers clandestins et ceux qui croient en une transition sans sacrifice, vous avez une large majorité opposée à toute politique climatique ambitieuse. Briser cette coalition de fait nécessite beaucoup de pédagogie et de diplomatie, ce qui n’est pas nécessairement le fort des économistes ! Cette guerre mondiale durera des décennies, mais on n’a pas d’autre choix que de la gagner, tous ensemble unis avec un instrument simple et transparent, le prix du carbone. 

Quel sera l’impact de la pandémie du coronavirus sur les politiques des États en faveur de la transition climatique ? Affrontant une crise économique, les États disposent-ils des moyens financiers et de la crédibilité politique pour prendre des mesures ? Les entreprises vont-elles ralentir leurs investissements verts ? 

La crise du coronavirus nous apprend d’abord que lorsqu’on a la volonté politique, on peut mobiliser le pays pour obtenir les sacrifices nécessaires en vue d’abattre un péril de cette taille. Le problème du climat, c’est que le péril est encore assez flou, et éloigné dans le temps. Dans le cas du climat, et contrairement au coronavirus, un échec de la politique de prévention n’a aucun effet sur la probabilité de réélection de notre classe politique actuelle. Il n’existe dès lors pas de majorité politique pour imposer au pays les sacrifices nécessaires.

L’appauvrissement massif de la Nation que le confinement engendre va se traduire par une forte hausse de notre endettement public. Cela va réduire d’autant notre capacité d’investissement public. Il va donc probablement falloir mettre un coup de frein aux nombreux projets de subvention publique aux investissements verts. Du côté de l’opinion publique, on peut espérer un sursaut de même nature que le « plus jamais ça » de 1918. Sera-t-il suffisamment persistant, puissant et structuré pour mobiliser un large spectre de notre société pour affronter nos responsabilités envers l’humanité ? L’histoire nous enseigne qu’en France comme ailleurs, les forces sociales centrifuges sont capables d’annihiler rapidement la plupart de nos mobilisations altruistes. 

 

Propos recueillis par Philippe Plassart, Rédacteur en chef du Nouvel Économiste, Vice-Président de l’Ajef membre du conseil éditorial de Sociétal.

« L’avantage de cette crise, c’est qu’elle n’est pas structurelle », a expliqué Christian Gollier sur Franceinfo. La « clé de la sortie de crise » est la reprise de la production par les entreprises. À lire : ICI